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:Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La premire s'est termine sur cette mouvante scne du cimetire de corail qui a laiss dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se droulait tout entire, et il n'tait pas jusqu' sa tombe qu'il n'et prpare dans le plus impntrable de ses abmes. L, pas un des monstres de l'Ocan ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces htes du Nautilus, de ces amis, rivs les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la vie !  Nul homme, non plus !  avait ajout le capitaine.
:Pendant qu'il observait au moyen du sextant. un des matelots du Nautilus cet homme vigoureux qui nous avait accompagns lors de notre premire excursion sous-marine  l'le Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance tait centuple par des anneaux lenticulaires disposs comme ceux des phares, et qui maintenaient sa lumire dans le plan utile. La lampe lectrique tait combine de manire  donner tout son pouvoir clairant. Sa lumire, en effet, se produisait dans le vide, ce qui assurait  la fois sa rgularit et son intensit. Ce vide conomisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se dveloppe l'arc lumineux. conomie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu les renouveler aisment. Mais, dans ces conditions, leur usure tait presque insensible.
:Pendant quelques jours, nous vmes une grande quantit d'oiseaux aquatiques, palmipdes, mouettes ou golands. Quelques-uns furent adroitement tus, et, prpars d'une certaine faon, ils fournirent un gibier d'eau trs acceptable. Parmi les grands voiliers, emports  de longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol, j'aperus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d'ne, oiseaux qui appartiennent  la famille des longipennes. La famille des totipalmes tait reprsente par des frgates rapides qui pchaient prestement les poissons de la surface, et par de nombreux phatons ou paille-en-queue, entre autres, ce phaton  brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage blanc est nuanc de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes.
:Dans le quatre-vingt-neuvime genre des poissons classs par Lacpde, qui appartient  la seconde sous-classe des osseux, caractriss par un opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpne, dont la tte est garnie d'aiguillons et qui ne possde qu'une seule nageoire dorsale ; ces animaux sont revtus ou privs de petites cailles, suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre nous donna des chantillons de dydactyles longs de trois  quatre dcimtres, rays de jaune, mais dont la tte est d'un aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs spcimens de ce poisson bizarre justement surnomm  crapaud de mer , poisson  tte grande, tantt creuse de sinus profonds, tantt boursoufle de protubrances ; hriss d'aiguillons et parsem de tubercules, il porte des cornes irrgulires et hideuses ; son corps et sa queue sont garnis de callosits ; ses piquants font des blessures dangereuses ; il est rpugnant et horrible.
:Le 24 au matin, par 125' de latitude sud et 9433' de longitude, nous emes connaissance de l'le Keeling, soulvement madrporique plant de magnifiques cocos, et qui fut visite par M. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. Le Nautilus prolongea  peu de distance les accores de cette le dserte. Ses dragues rapportrent de nombreux chantillons de polypes et d'chinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des mollusques. Quelques prcieux produits de l'espce des dauphinules accrurent les trsors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astre punctifre, sorte de polypier parasite souvent fix sur une coquille.
:A partir de l'le Keeling, notre marche se ralentit gnralement. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entrana souvent  de grandes profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclins que des leviers intrieurs pouvaient placer obliquement  la ligne de flottaison. Nous allmes ainsi jusqu' deux et trois kilomtres, mais sans jamais avoir vrifi les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mtres n'ont pas pu atteindre. Quant  la temprature des basses couches, le thermomtre indiqua toujours invariablement quatre degrs au-dessus de zro. J'observai seulement que, dans les nappes suprieures, l'eau tait toujours plus froide sur les hauts fonds qu'en pleine mer.
:Le 25 janvier, l'Ocan tant absolument dsert, le Nautilus passa la journe  sa surface, battant les flots de sa puissante hlice et les faisant rejaillir  une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'et-on pas pris pour un ctac gigantesque ? Je passai les trois quarts de cette journe sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien  l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest  contrebord. Sa mture fut visible un instant, mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau  vapeur appartenait  la ligne pninsulaire et orientale qui fait le service de l'le de Ceyland  Sydney, en touchant  la pointe du roi George et  Melbourne.
:Qui et consult Conseil et appris de ce brave garon que l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la premire classe, celle des cphalopodes dont les sujets sont tantt nus, tantt testacs, comprend deux familles, celles des dibranchiaux et des ttrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des ttrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si aprs cette nomenclature. un esprit rebelle et confondu l'argonaute, qui est _actabulifre_, c'est--dire porteur de ventouses, avec le nautile, qui est _tentaculifre_, c'est--dire porteur de tentacules, il aurait t sans excuse.
:Pendant cette journe, une formidable troupe de squales nous fit cortge. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses. C'taient des squales philipps au dos brun et au ventre blanchtre arms de onze ranges de dents, des squales oeills dont le cou est marqu d'une grande tache noire cercle de blanc qui ressemble  un oeil. des squales isabelle  museau arrondi et sem de points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se prcipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se possdait plus alors. Il voulait remonter  la surface des flots et harponner ces monstres, surtout certains squales missoles dont la gueule est pave de dents disposes comme une mosaque, et de grands squales tigrs, longs de cinq mtres, qui le provoquaient avec une insistance toute particulire. Mais bientt le Nautilus, accroissant sa vitesse, laissa facilement en arrire les plus rapides de ces requins.
:J'allai chercher dans la bibliothque quelque livre relatif  cette le, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai prcisment un volume de Sirr H. C., esq., intitul _Ceylan and the Cingalese_. Rentr au salon, je notai d'abord les relvements de Ceyland,  laquelle l'antiquit avait prodigu tant de noms divers. Sa situation tait entre 555' et 949' de latitude nord, et entre 7942' et 824' de longitude  l'est du mridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa circonfrence. neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille quatre cent quarante-huit milles, c'est--dire un peu infrieure  celle de l'Irlande.
: Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pche des perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amrique, au golfe de Panama, au golfe de Californie ; mais c'est  Ceylan que cette pche obtient les plus beaux rsultats. Nous arrivons un peu tt, sans doute. Les pcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar, et l, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se livrent  cette lucrative exploitation des trsors de la mer. Chaque bateau est mont par dix rameurs et par dix pcheurs. Ceux-ci, diviss en deux groupes, plongent alternativement et descendent  une profondeur de douze mtres au moyen d'une lourde pierre qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.
:-- Oui, car ces pauvres pcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage  Ceylan, parle bien d'un Cafre qui restait cinq minutes sans remonter  la surface, mais le fait me parat peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu' cinquante-sept secondes, et de trs habiles jusqu' quatre-vingt-sept ; toutefois ils sont rares, et, revenus  bord, ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de l'eau teinte de sang. Je crois que la moyenne de temps que les pcheurs peuvent supporter est de trente secondes, pendant lesquelles ils se htent d'entasser dans un petit filet toutes les hutres perlires qu'ils arrachent ; mais, gnralement, ces pcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ; des ulcrations se dclarent  leurs yeux ; des plaies se forment sur leur corps, et souvent mme ils sont frapps d'apoplexie au fond de la mer.
: Rflchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres dans les forts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forts de l'le Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on est  peu prs certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose ! Je sais bien que dans certains pays, aux les Andamnes particulirement, les ngres n'hsitent pas  attaquer le requin, un poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un ngre, et quand je serais un ngre, je crois que, dans ce cas, une lgre hsitation de ma part ne serait pas dplace. 
:-- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, c'est l'hutre perlire, la _mlagrina-Margaritifera_ la prcieuse pintadine. La perle n'est qu'une concrtion nacre qui se dispose sous une forme globuleuse. Ou elle adhre  la coquille de l'hutre, ou elle s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est adhrente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur, soit un ovule strile, soit un grain de sable, autour duquel la matire nacre se dpose en plusieurs annes, successivement et par couches minces et concentriques.
:-- On procde de plusieurs faons, et souvent mme, quand les perles adhrent aux valves, les pcheurs les arrachent avec des pinces. Mais, le plus communment, les pintadines sont tendues sur des nattes de sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi  l'air libre, et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un tat satisfaisant de putrfaction. On les plonge alors dans de vastes rservoirs d'eau de mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est  ce moment que commence le double travail des rogueurs. D'abord, ils sparent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argente_, de _btarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livres par caisses de cent vingt-cinq  cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlvent le parenchyme de l'hutre, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.
:-- Non seulement selon leur grosseur, rpondis-je, mais aussi selon leur forme, selon leur _eau_, c'est--dire leur couleur, et selon leur _orient_, c'est--dire cet clat chatoyant et diapr qui les rend si charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appeles perles vierges ou paragons ; elles se forment isolment dans le tissu du mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois d'une transparence opaline, et le plus communment sphriques ou piriformes. Sphriques, elles forment les bracelets ; piriformes, des pendeloques, et, tant les plus prcieuses, elles se vendent  la pice. Les autres perles adhrent  la coquille de l'hutre, et, plus irrgulires, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre infrieur se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles se vendent  la mesure et servent plus particulirement  excuter des broderies sur les ornements d'glise.
:Sur nos pas, comme des compagnies de bcassines dans un marais, se levaient des voles de poissons curieux du genre des monoptres, dont les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le javanais, vritable serpent long de huit dcimtres, au ventre livide, que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de ses flancs. Dans le genre des stromates, dont le corps est trs comprim et ovale, j'observai des parus aux couleurs clatantes portant comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, schs et marins, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_ puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphorodes, dont le corps est recouvert d'une cuirasse cailleuse  huit pans longitudinaux.
:Mais nous ne pouvions nous arrter. Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'levais, dpassait la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effils en pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosits de gros crustacs, points sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des myrianes, des glycres, des aricies et des annlides, qui allongeaient dmesurment leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.
:Je compris alors quel tait le dessein du capitaine Nemo. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait de s'accrotre insensiblement. Avec chaque anne la scrtion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le capitaine connaissait la grotte o  mrissait  cet admirable fruit de la nature ; seul il l'levait, pour ainsi dire, afin de la transporter un jour dans son prcieux muse. Peut-tre mme, suivant l'exemple des Chinois et des Indiens, avait-il dtermin la production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de mtal, qui s'tait peu  peu recouvert de la matire nacre. En tout cas, comparant cette perle  celles que je connaissais dj,  celles qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur  dix millions de francs au moins. Superbe curiosit naturelle et non bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles fminines auraient pu la supporter.
:Nous marchions isolment, en vritables flneurs, chacun s'arrtant ou s'loignant au gr de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exagrs si ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer, et bientt par un mtre d'eau ma tte dpassa le niveau ocanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule  la mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau lev ne mesurait que quelques toises, et bientt nous fmes rentrs dans notre lment. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.
:C'tait un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pcheur, un pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la rcolte. J'apercevais les fonds de son canot mouill  quelques pieds au-dessus de sa tte. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre taille en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la rattachait  son bateau, lui servait  descendre plus rapidement au fond de la mer. C'tait l tout son outillage. Arriv au sol, par cinq mtres de profondeur environ, il se prcipitait  genoux et remplissait son sac de pintadines ramasses au hasard. Puis, il remontait, vidait son sac, ramenait sa pierre, et recommenait son opration qui ne durait que trente secondes.
:Le lendemain, 7 fvrier, nous embouquions le dtroit de Babel-Mandeb, dont le nom veut dire en langue arabe :  la porte des Larmes . Sur vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomtres de long, et pour le Nautilus lanc  toute vitesse, le franchir fut l'affaire d'une heure  peine. Mais je ne vis rien, pas mme cette le de Prim, dont le gouvernement britannique a fortifi la position d'Aden. Trop de steamers anglais ou franais des lignes de Suze  Bombay,  Calcutta,  Melbourne,  Bourbon,  Maurice, sillonnaient cet troit passage, pour que le Nautilus tentt de s'y montrer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux.
:Puis, le Nautilus se rapprocha des rivages africains o la profondeur de la mer est plus considrable. L, entre deux eaux d'une limpidit de cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d'admirables buissons de coraux clatants, et de vastes pans de rochers revtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle, et quelle varit de sites et de paysages  l'arasement de ces cueils et de ces lots volcaniques qui confinent  la cte Iybienne ! Mais o ces arborisations apparurent dans toute leur beaut, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas  rallier. Ce fut sur les ctes du Thama, car alors non seulement ces talages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se droulaient  dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais moins colors que ceux-l dont l'humide vitalit des eaux entretenait la fracheur.
:La classe des spongiaires, premire du groupe des polypes, a t prcisment cre par ce curieux produit dont l'utilit est incontestable. L'ponge n'est point un vgtal comme l'admettent encore quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier infrieur  celui du corail. Son animalit n'est pas douteuse, et on ne peut mme adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un tre intermdiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant, que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de l'ponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M. Milne Edwards, c'est un individu isol et unique.
:La classe des spongiaires contient environ trois cents espces qui se rencontrent dans un grand nombre de mers, et mme dans certains cours d'eau o elles ont reu le nom de  fluviatiles . Mais leurs eaux de prdilection sont celles de la Mditerrane, de l'archipel grec, de la cte de Syrie et de la mer Rouge. L se reproduisent et se dveloppent ces ponges fines-douces dont la valeur s'lve jusqu' cent cinquante francs, l'ponge blonde de Syrie, l'ponge dure de Barbarie, etc. Mais puisque je ne pouvais esprer d'tudier ces zoophytes dans les chelles du Levant, dont nous tions spars par l'infranchissable isthme de Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.
:L croissaient des ponges de toutes formes, des ponges pdicules, foliaces, globuleuses, digites. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'lan, de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribus les pcheurs, plus potes que les savants. De leur tissu fibreux, enduit d'une substance glatineuse a demi fluide, s'chappaient incessamment de petits filets d'eau, qui aprs avoir port la vie dans chaque cellule, en taient expulss par un mouvement contractile. Cette substance disparat aprs la mort du polype, et se putrfie en dgageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces fibres cornes ou glatineuses dont se compose l'ponge domestique, qui prend une teinte rousstre, et qui s'emploie  des usages divers, selon son degr d'lasticit, de permabilit ou de rsistance  la macration.
:-- Dtestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en parlent pas  son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulirement dure  l'poque des vents Etsiens et de la saison des pluies. L'Arabe Edrisi qui la dpeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires prissaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que personne ne se hasardait  y naviguer la nuit. C'est, prtend-il, une mer sujette  d'affreux ouragans, seme d'les inhospitalires, et  qui n'offre rien de bon  ni dans ses profondeurs, ni  sa surface. En effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et Artmidore.
:Le lendemain, 14 fvrier, je rsolus d'employer quelques heures  tudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les panneaux demeurrent hermtiquement ferms. En relevant la direction du Nautilus, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne le de Crte. Au moment o je m'tais embarqu sur I'_Abraham-Lincoln_, cette le venait de s'insurger tout entire contre le despotisme turc. Mais ce qu'tait devenue cette insurrection depuis cette poque, je l'ignorais absolument, et ce n'tait pas le capitaine Nemo, priv de toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.
:Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, cites par Aristote et vulgairement connues sous le nom de  loches de mer , que l'on rencontre particulirement dans les eaux sales avoisinant le delta du Nil. Prs d'elles se droulaient des pagres  demi phosphorescents, sortes de spares que les gyptiens rangeaient parmi les animaux sacrs, et dont l'arrive dans les eaux du Reuve, dont elles annonaient le fcond dbordement, tait fte par des crmonies religieuses. Je notai galement des cheilines longues de trois dcimtres, poissons osseux  cailles transparentes, dont la couleur livide est mlange de taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de vgtaux marins, ce qui leur donne un got exquis ; aussi ces cheilines taient-elles trs recherches des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles, accommodes avec des laites de murnes, des cervelles de paons et des langues de phnicoptres, composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius.
:Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles  l'heure, soit douze lieues de quatre kilomtres. Il va sans dire que Ned Land,  son grand ennui, dut renoncer  ses projets de fuite. Il ne pouvait se servir du canot entran  raison de douze  treize mtres par seconde. Quitter le Nautilus dans ces conditions, c'et t sauter d'un train marchant avec cette rapidit, manoeuvre imprudente s'il en fut. D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit  la surface des flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relvements du loch.
:L, sous un sol rocheux et volcanique, s'panouissait toute une flore vivante, des ponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornes de cyrrhes rougetres et qui mettaient une lgre phosphorescence, des beros, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baigns dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes, larges d'un mtre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales arborescentes de la plus grande beaut, des pavonaces  longues tiges, un grand nombre d'oursins comestibles d'espces varies, et des actinies vertes au tronc gristre, au disque brun, qui se perdaient dans leur chevelure olivtre de tentacules.
:Les crustacs se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces ordres comprend les dcapodes, c'est--dire les animaux dont la tte et le thorax sont le plus gnralement souds entre eux, dont l'appareil buccal est compos de plusieurs paires de membres, et qui possdent quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la mthode de notre matre Milne Edwards, qui fait trois sections des dcapodes : les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces noms sont lgrement barbares, mais ils sont justes et prcis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front est arm de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui
:L s'arrtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqu pour complter la classe des crustacs par l'examen des stomapodes, des amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des branchiapodes, des ostracodes et des entomostraces. Et pour terminer l'tude des articuls marins, il aurait d citer la classe des cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des annlides qu'il n'et pas manqu de diviser en tubicoles et en dorsibranches. Mais le Nautilus, ayant dpass le haut-fond du dtroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse accoutume. Ds lors plus de mollusques, plus d'articuls, plus de zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des ombres.
:L,  dfaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit  mes regards bien des scnes mouvantes et terribles. En effet, nous traversions alors toute cette partie de la Mditerrane si fconde en sinistres. De la cte algrienne aux rivages de la Provence, que de navires ont fait naufrage, que de btiments ont disparu ! La Mditerrane n'est qu'un lac, compare aux vastes plaines liquides du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants, aujourd'hui propice et caressant pour la frle tartane qui semble flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur tourment, dmont par les vents, brisant les plus forts navires de ses lames courtes qui les frappent  coups prcipits.
:L existent deux courants : un courant suprieur, depuis longtemps reconnu, qui amne les eaux de l'Ocan dans le bassin de la Mditerrane ; puis un contre-courant infrieur, dont le raisonnement a dmontr aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la Mditerrane, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y jettent, devrait lever chaque anne le niveau de cette mer, car son vaporation est insuffisante pour rtablir l'quilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a d naturellement admettre l'existence d'un courant infrieur qui par le dtroit de Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la Mditerrane.
:L'Atlantique ! Vaste tendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq millions de milles carrs, longue de neuf mille milles sur une largeur moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignore des anciens, sauf peut-tre des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquit, qui dans leurs prgrinations commerciales suivaient les ctes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Ocan dont les rivages aux sinuosits parallles embrassent un primtre immense, arros par les plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, l'Ornoque, le Niger, le Sngal, l'Elbe, la Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civiliss et des contres les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment sillonne par les navires de toutes les nations, abrite sous tous les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles, redoutes des navigateurs, le cap Horn et le cap des Temptes !
: Ce soir,  neuf heures, dit-il. J'ai prvenu Conseil. A ce moment-l, le capitaine Nemo sera enferm dans sa chambre et probablement couch. Ni les mcaniciens, ni les hommes de l'quipage ne peuvent nous voir. Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur Aronnax, vous resterez dans la bibliothque  deux pas de nous, attendant mon signal. Les avirons, le mt et la voile sont dans le canot. Je suis mme parvenu  y porter quelques provisions. Je me suis procur une clef anglaise pour dvisser les crous qui attachent le canot  la coque du Nautilus. Ainsi tout est prt. A ce soir.
:Je demeurai dans ma chambre. Je voulais viter le capitaine pour cacher  ses yeux l'motion qui me dominait. Triste Journe que je passai ainsi, entre le dsir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret d'abandonner ce merveilleux Nautilus, laissant inacheves mes tudes sous-marines ! Quitter ainsi cet ocan,  mon Atlantique , comme je me plaisais  le nommer, sans en avoir observ les dernires couches, sans lui avoir drob ces secrets que m'avaient rvls les mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains ds le premier volume, mon rve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles heures mauvaises s'coulrent ainsi, tantt me voyant en sret,  terre, avec mes compagnons, tantt souhaitant, en dpit de ma raison, que quelque circonstance imprvue empcht la ralisation des projets de Ned Land.
:Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre vasion, quelles inquitudes, quels torts peut-tre elle lui causerait, et ce qu'il ferait dans le double cas o elle serait ou rvle ou manque ! Sans doute je n'avais pas  me plaindre de lui, au contraire. Jamais hospitalit ne fut plus franche que la sienne. En le quittant, je ne pouvais tre tax d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait  lui. C'tait sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur notre parole pour nous fixer  jamais auprs de lui. Mais cette prtention hautement avoue de nous retenir ternellement prisonniers  son bord justifiait toutes nos tentatives.
:Alors j'en vins  me demander si cet trange personnage tait  bord. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitt le Nautilus pour un service mystrieux, mes ides s'taient, en ce qui le concerne, lgrement modifies. Je pensais, bien qu'il et pu dire, que le capitaine Nemo devait avoir conserv avec la terre quelques relations d'une certaine espce. Ne quittait-il jamais le Nautilus ? Des semaines entires s'taient souvent coules sans que je l'eusse rencontr. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais en proie  des accs de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin quelque acte secret dont la nature m'chappait jusqu'ici ?
:Mon dner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal, tant trop proccup. Je quittai la table  sept heures. Cent vingt minutes -- je les comptais -- me sparaient encore du moment o je devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, esprant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'ide de succomber dans notre tmraire entreprise tait le moins pnible de mes soucis ; mais  la pense de voir notre projet dcouvert avant d'avoir quitt le Nautilus,  la pense d'tre ramen devant le capitaine Nemo irrit, ou, ce qui et t pis, contrist de mon abandon, mon coeur palpitait.
:Autour du Nautilus, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux apparaissaient imprgnes de lumire lectrique. Le fond sableux tait net et clair. Des hommes de l'quipage, revtus de scaphandres, s'occupaient  dblayer des tonneaux  demi pourris, des caisses ventres, au milieu d'paves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s'chappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en tait jonch. Puis, chargs de ce prcieux butin, ces hommes revenaient au Nautilus, y dposaient leur fardeau et allaient reprendre cette inpuisable pche d'argent et d'or.
:Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sve, arbres minraliss sous l'action des eaux, et que dominaient  et l des pins gigantesques. C'tait comme une houillre encore debout, tenant par ses racines au sol effondr, et dont la ramure,  la manire des fines dcoupures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Que l'on se figure une fort du Hartz, accroche aux flancs d'une montagne, mais une fort engloutie. Les sentiers taient encombrs d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacs. J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs tendus, brisant les lianes de mer qui se balanaient d'un arbre  l'autre, effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. Entran, je ne sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.
:Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et farouches, leurs dessus colors de tons rouges sous cette clart que doublait la puissance rverbrante des eaux ? Nous gravissions des rocs qui s'boulaient ensuite par pans normes avec un sourd grondement d'avalanche. A droite,  gauche, se creusaient de tnbreuses galeries o se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairires, que la main de l'homme semblait avoir dgages, et je me demandais parfois si quelque habitant de ces rgions sous-marines n'allait pas tout  coup m'apparatre.
:En effet, l, sous mes yeux, ruine, abme, jete bas, apparaissait une ville dtruite, ses toits effondrs, ses temples abattus, ses arcs disloqus, ses colonnes gisant  terre, o l'on sentait encore les solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin, quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empt d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthnon ; l, des vestiges de quai, comme si quelque antique port et abrit jadis sur les bords d'un ocan disparu les vaisseaux marchands et les trirmes de guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles croules, de larges rues dsertes, toute une Pompi enfouie sous les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait  mes regards !
: Quel clair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Mropide de Thopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent ni par Origne, Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa disparition au compte des rcits lgendaires, admis par Possidonius, Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, d'Avezac, je l'avais l sous les yeux, portant encore les irrcusables tmoignages de sa catastrophe ! C'tait donc cette rgion engloutie qui existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-del des colonnes d'Hercule, o vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent les premires guerres de l'ancienne Grce !
:En effet, le Nautilus rasait  dix mtres du sol seulement la plaine de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emport par le vent au-dessus des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous tions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'taient des rocs dcoups fantastiquement, des forts d'arbres passs du rgne vgtal au rgne animal, et dont l'immobile silhouette grimaait sous les flots. C'taient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis d'axidies et d'anmones, hrisses de longues hydrophytes verticales, puis des blocs de laves trangement contourns qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes.
:Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne diffraient pas sensiblement de ceux que nous avions observs jusqu'ici. C'taient des raies d'une taille gigantesque, longues de cinq mtres et doues d'une grande force musculaire qui leur permet de s'lancer au-dessus des flots, des squales d'espces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds,  dents triangulaires et aigus, que sa transparence rendait presque invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme de prismes et cuirasss d'une peau tuberculeuse, des esturgeons semblables  leurs congnres de la Mditerrane, des syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui dfilaient comme de fins et souples serpents.
:Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirtres, longs de trois mtres et arms  leur mchoire suprieure d'une pe perante, des vives, aux couleurs animes, connues du temps d'Aristote sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent trs dangereux  saisir, puis, des coryphmes, au dos brun ray de petites raies bleues et encadr dans une bordure d'or, de belles dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques  reflets d'azur, qui, clairs en dessus par les rayons solaires, formaient comme des taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mtres, marchant par troupes, portant des nageoires jauntres tailles en faux et de longs glaives de six pieds, intrpides animaux, plutt herbivores que piscivores, qui obissaient au moindre signe de leurs femelles comme des maris bien styls.
:Vers quatre heures du soir, le terrain, gnralement compos d'une vase paisse et entremle de branches minralises, se modifia peu  peu, il devint plus rocailleux et parut sem de conglomrats, de tufs basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses. Je pensai que la rgion des montagnes allait bientt succder aux longues plaines, et, en effet, dans certaines volutions du Nautilus, j'aperus l'horizon mridional barr par une haute muraille qui semblait fermer toute issue. Son sommet dpassait videmment le niveau de l'Ocan. Ce devait tre un continent, ou tout au moins une le, soit une des Canaries, soit une des les du cap Vert. Le point n'ayant pas t fait --  dessein peut-tre -- j'ignorais notre position. En tout cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide, dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
:Je regardai, aprs avoir un instant ferm mes yeux blouis par le jet lectrique. Le Nautilus tait stationnaire. Il flottait auprs d'une berge dispose comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment, c'tait un lac emprisonn dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de diamtre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le manomtre l'indiquait -- ne pouvait tre que le niveau extrieur, car une communication existait ncessairement entre ce lac et la mer. Les hautes parois, inclines sur leur base, s'arrondissaient en vote et figuraient un immense entonnoir retourn, dont la hauteur comptait cinq ou six cents mtres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par lequel j'avais surpris cette lgre clart, videmment due au rayonnement diurne.
:A une hauteur de trente mtres environ, la nature du terrain se modifia, sans qu'il devnt plus praticable. Aux conglomrats et aux trachytes succdrent de noirs basaltes ; ceux-ci tendus par nappes toutes grumeles de soufflures ; ceux-l formant des prismes rguliers, disposs comme une colonnade qui supportait les retombes de cette vote immense, admirable spcimen de l'architecture naturelle. Puis, entre ces basaltes serpentaient de longues coules de laves refroidies, incrustes de raies bitumineuses, et, par places, s'tendaient de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratre suprieur, inondait d'une vague clart toutes ces djections volcaniques,  jamais ensevelies au sein de la montagne teinte.
:En ce moment, nous contournions la crte la plus leve de ces premiers plans de roches qui soutenaient la vote. Je vis alors que les abeilles n'taient pas les seuls reprsentants du rgne animal  l'intrieur de ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient  et l dans l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchs sur des pointes de roc. C'taient des perviers au ventre blanc, et des crcelles criardes. Sur les pentes dtalaient aussi, de toute la rapidit de leurs chasses, de belles et grasses outardes. Je laisse  penser si la convoitise du Canadien fut allume  la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres, et aprs plusieurs essais infructueux, il parvint  blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vrit pure, mais il fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gteaux de miel.
:En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi nous prmes plaisir  nous tendre sur son sable fin. Le feu avait poli ses parois mailles et tincelantes, toutes saupoudres de la poussire du mica. Ned Land en ttait les murailles et cherchait  sonder leur paisseur. Je ne pus m'empcher de sourire. La conversation se mit alors sur ses ternels projets d'vasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui donner cette esprance : c'est que le capitaine Nemo n'tait descendu au sud que pour renouveler sa provision de sodium. J'esprais donc que, maintenant, il rallierait les ctes de l'Europe et de l'Amrique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succs sa tentative avorte.
:Ce jour-l, le Nautilus traversa une singulire portion de l'Ocan atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Aprs tre sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pntrer dans le golfe du Mexique, vers le quarante-quatrime degr de latitude nord, ce courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les ctes d'Irlande et de Norvge, tandis que le second flchit vers le sud  la hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et dcrivant un ovale allong, il revient vers les Antilles.
:La mer de Sargasses,  proprement parler, couvre toute la partie immerge de l'Atlantide. Certains auteurs ont mme admis que ces nombreuses herbes dont elle est seme sont arraches aux prairies de cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues et fucus, enlevs au rivage de l'Europe et de l'Amrique, sont entrans jusqu' cette zone par le Gulf Stream. Ce fut l une des raisons qui amenrent Colomb  supposer l'existence d'un nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivrent  la mer de Sargasses, ils navigurent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrtaient leur marche au grand effroi des quipages, et ils perdirent trois longues semaines  les traverser.
:Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu tudier le phnomne dans ce milieu spcial o les navires pntrent rarement. Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance, entasss au milieu de ces herbes bruntres, des troncs d'arbres arrachs aux Andes ou aux Montagnes-Rocheuses et flotts par l'Amazone ou le Mississipi, de nombreuses paves, des restes de quilles ou de carnes, des bordages dfoncs et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter  la surface de l'Ocan. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury, que ces matires, ainsi accumules pendant des sicles, se minraliseront sous l'action des eaux et formeront alors d'inpuisables houillres. Rserve prcieuse que prpare la prvoyante nature pour ce moment o les hommes auront puis les mines des continents.
:Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionns plus haut, aucun incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. Il travaillait. Dans la bibliothque je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuillet par lui, tait couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes thories et mes systmes. Mais le capitaine se contentait d'purer ainsi mon travail, et il tait rare qu'il discutt avec moi. Quelquefois, j'entendais rsonner les sons mlancoliques de son orgue, dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la plus secrte obscurit, lorsque le Nautilus s'endormait dans les dserts de l'Ocan.
:Pendant cette partie du voyage, nous navigumes des journes entires  la surface des flots. La mer tait comme abandonne. A peine quelques navires  voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de Bonne-Esprance. Un jour nous fmes poursuivis par les embarcations d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque norme baleine d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre  ces braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intresser Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait d regretter que notre ctac de tle ne pt tre frapp  mort par le harpon de ces pcheurs.
:Les poissons observs par Conseil et par moi, pendant cette priode, diffraient peu de ceux que nous avions dj tudis sous d'autres latitudes. Les principaux furent quelques chantillons de ce terrible genre de cartilagineux, divis en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de trente-deux espces : des squales-galonns, longs de cinq mtres,  tte dprime et plus large que le corps,  nageoire caudale arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallles et longitudinales puis des squales-perlons, gris cendr, percs de sept ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale place  peu prs vers le milieu du corps.
:Des troupes lgantes et foltres de dauphins nous accompagnrent pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. C'tait, il est vrai un paulard, appartenant  la plus grande espce connue, et dont la longueur dpasse quelquefois vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et ceux que j'aperus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables par un museau excessivement troit et quatre fois long comme le crne. Leur corps, mesurant trois mtres, noir en dessus, tait en dessous d'un blanc ros sem de petites taches trs rares.
:Sous cette pousse puissante, la coque du Nautilus frmit comme une corde sonore et s'enfona rgulirement sous les eaux. Le capitaine et moi, posts dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomtre qui dviait rapidement. Bientt fut dpasse cette zone habitable o rsident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu' la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins nombreux, se tiennent  des profondeurs assez grandes. Parmi ces derniers, j'observais l'hexanche, espce de chien de mer muni de six fentes respiratoires, le tlescope aux yeux normes, le malarmat-cuirass, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que protgeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge ple, puis enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents mtres de profondeur, supportait alors une pression de cent vingt atmosphres.
:-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de l'Ocan, la vie vgtale disparat plus vite que la vie animale. On sait que, l o se rencontrent encore des tres anims, ne vgte plus une seule hydrophyte. On sait que les plerines, les hutres vivent par deux mille mtres d'eau, et que Mac Clintock, le hros des mers polaires, a retir une toile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents mtres. On sait que l'quipage du _Bull-Dog_, de la Marine Royale, a pch une astrie par deux mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-tre me direz-vous qu'on ne sait rien ?
:Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif tait apport dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le milieu liquide clair lectriquement, se distribuait avec une clart parfaite. Nulle ombre, nulle dgradation de notre lumire factice. Le soleil n'et pas t plus favorable  une opration de cette nature. Le Nautilus, sous la pousse de son hlice, matrise par l'inclinaison de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqu sur ces sites du fond ocanique, et en quelques secondes. nous avions obtenu un ngatif d'une extrme puret.
:C'est l'preuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches primordiales qui n'ont jamais connu la lumire des cieux, ces granits infrieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes profondes vides dans la masse pierreuse, ces profils d'une incomparable nettet et dont le trait terminal se dtache en noir, comme s'il tait d au pinceau de certains artistes flamands. Puis, au-del, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondule qui compose les arrire-plans du paysage. Je ne puis dcrire cet ensemble de roches lisses. noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux formes trangement dcoupes et solidement tablies sur ce tapis de sable qui tincelait sous les jets de la lumire lectrique.
:Le rle jou par la baleine dans le monde marin, et son influence sur les dcouvertes gographiques, ont t considrables. C'est elle, qui, entranant  sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Ocan et les conduisit d'une extrmit de la terre  l'autre. Les baleines aiment  frquenter les mers australes et borales. D'anciennes lgendes prtendent mme que ces ctacs amenrent les pcheurs jusqu' sept lieues seulement du ple nord. Si le fait est faux, il sera vrai un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les rgions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point inconnu du globe.
:-- Il s'agissait alors de procurer de la viande frache  mon quipage. Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilge rserv  l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En dtruisant la baleine australe comme la baleine franche, tres inoffensifs et bons, vos pareils, matre Land, commettent une action blmable. C'est ainsi qu'ils ont dj dpeupl toute la baie de Baffin, et qu'ils anantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux ctacs. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous en mliez. 
:Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocphale, dont la taille dpasse quelque fois vingt-cinq mtres. La tte norme de ce ctac occupe environ le tiers de son corps. Mieux arm que la baleine, dont la mchoire suprieure est seulement garnie de fanons, il est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimtres, cylindriques et coniques  leur sommet, et qui psent deux livres chacune. C'est  la partie suprieure de cette norme tte et dans de grandes cavits spares par des cartilages, que se trouvent trois  quatre cents kilogrammes de cette huile prcieuse, dite  blanc de baleine . Le cachalot est un animal disgracieux, plutt ttard que poisson, suivant la remarque de Frdol. Il est mal construit, tant pour ainsi dire  manqu  dans toute la partie gauche de sa charpente, et n'y voyant gure que de l'oeil droit.
:Quelle lutte ! Ned Land lui-mme, bientt enthousiasm, finit par battre des mains. Le Nautilus n'tait plus qu'un harpon formidable, brandi par la main de son capitaine. Il se lanait contre ces masses charnues et les traversait de part en part, laissant aprs son passage deux grouillantes moitis d'animal. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il produisait, pas davantage. Un cachalot extermin, il courait  un autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de l'avant, de l'arrire, docile  son gouvernail, plongeant quand le ctac s'enfonait dans les couches profondes, remontant avec lui lorsqu'il revenait  la surface, le frappant de plein ou d'charpe, le coupant ou le dchirant, et dans toutes les directions et sous toutes les allures, le perant de son terrible peron.
:Pendant une heure se prolongea cet homrique massacre, auquel les macrocphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze runis essayrent d'craser le Nautilus sous leur masse. On voyait,  la vitre, leur gueule norme pave de dents, leur oeil formidable. Ned Land, qui ne se possdait plus, les menaait et les injuriait. On sentait qu'ils se cramponnaient  notre appareil, comme des chiens qui coiffent un ragot sous les taillis. Mais le Nautilus, forant son hlice, les emportait, les entranait, ou les ramenait vers le niveau suprieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids norme, ni de leurs puissantes treintes.
:Et, pour tre franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me dplaisait point. A quel degr m'merveillaient les beauts de ces rgions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale, avec ses minarets et ses mosques innombrables. L, une cit croule et comme jete  terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment varis par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des dtonations, des boulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui changeaient le dcor comme le paysage d'un diorama.
:Cependant, dans la journe du 16 mars, les champs de glace nous barrrent absolument la route. Ce n'tait pas encore la banquise, mais de vastes ice-fields ciments par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrter le capitaine Nemo, et il se lana contre l'ice-field avec une effroyable violence. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'tait l'antique blier pouss par une puissance infinie. Les dbris de glace, haut projets, retombaient en grle autour de nous. Par sa seule force d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emport par son lan, il montait sur le champ de glace et l'crasait de son poids, ou par instants, enfourn sous l'ice-field, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait de larges dchirures.
:Pendant ces journes, de violents grains nous assaillirent. Par certaines brumes paisses, on ne se ft pas vu d'une extrmit de la plate-forme  l'autre. Le vent sautait brusquement  tous les points du compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser  coups de pic. Rien qu' la temprature de cinq degrs au-dessous de zro, toutes les parties extrieures du Nautilus se recouvraient de glaces. Un grement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous les garants eussent t engags dans la gorge des poulies. Un btiment sans voiles et m par un moteur lectrique qui se passait de charbon, pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.
:Dans ces conditions, le baromtre se tint gnralement trs bas. Il tomba mme  735'. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune garantie. Ses aiguilles affoles marquaient des directions contradictoires, en s'approchant du ple magntique mridional qui ne se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce ple est situ  peu prs par 70 de latitude et 130 de longitude, et d'aprs les observations de Duperrey, par 135 de longitude et 7030' de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les compas transports  diffrentes parties du navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait  l'estime pour relever la route parcourue, mthode peu satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de repre changent incessamment.
:De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos yeux. Sous l'peron du Nautilus s'tendait une vaste plaine tourmente, enchevtre de blocs confus, avec tout ce ple-mle capricieux qui caractrise la surface d'un fleuve quelque temps avant la dbcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques.  et l, des pics aigus, des aiguilles dlies s'levant  une hauteur de deux cents pieds ; plus loin, une suite de falaises tailles  pic et revtues de teintes gristres, vastes miroirs qui refltaient quelques rayons de soleil  demi noys dans les brumes. Puis, sur cette nature dsole, un silence farouche,  peine rompu par le battement d'ailes des ptrels ou des puffins. Tout tait gel alors, mme le bruit.
:En effet, malgr ses efforts, malgr les moyens puissants employs pour disjoindre les glaces, le Nautilus fut rduit  l'immobilit. Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. Mais ici, revenir tait aussi impossible qu'avancer, car les passes s'taient refermes derrire nous, et pour peu que notre appareil demeurt stationnaire, il ne tarderait pas  tre bloqu. Ce fut mme ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une tonnante rapidit. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo tait plus qu'imprudente.
:Le sol sur un long espace prsentait un tuf de couleur rougetre, comme s'il et t de brique pile. Des scories, des coules de lave, des pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait mconnatre son origine volcanique. En de certains endroits, quelques lgres fumerolles, dgageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intrieurs conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. On sait que dans ces contres antarctiques, James Ross a trouv les cratres de l'rbus et du Terror en pleine activit sur le cent soixante-septime mridien et par 7732' de latitude.
:Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des chassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et conique, l'oeil encadr d'un cercle rouge. Conseil en fit provision, car ces volatiles, convenablement prpars, forment un mets agrable. Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de quatre mtres, justement appels les vautours de l'Ocan, des ptrels gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arques, qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une srie de ptrels, les uns blanchtres, aux ailes bordes de brun, les autres bleus et spciaux aux mers antarctiques, ceux-l  si huileux, dis-je  Conseil, que les habitants des les Fro se contentent d'y adapter une mche avant de les allumer .
:Pendant notre absence, les filets avaient t tendus, et j'observai avec intrt les poissons que l'on venait de haler  bord. Les mers antarctiques servent de refuge  un trs grand nombre de migrateurs, qui fuient les temptes des zones moins leves pour tomber, il est vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques cottes australes, longs d'un dcimtre, espce de cartilagineux blanchtres traverss de bandes livides et arms d'aiguillons, puis des chimres antarctiques, longues de trois pieds, le corps trs allong, la peau blanche, argente et lisse, la tte arrondie, le dos muni de trois nageoires, le museau termin par une trompe qui se recourbe vers la bouche. Je gotai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgr l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
:Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil et moi, et nous mit  terre. La nature du sol tait la mme, volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans que j'aperusse le cratre qui les avait vomis. Ici comme l-bas, des myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammifres marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'taient des phoques d'espces diverses, les uns tendus sur le sol, les autres couchs sur des glaons en drive, plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. Ils ne se sauvaient pas  notre approche, n'ayant jamais eu affaire  l'homme, et j'en comptais l de quoi approvisionner quelques centaines de navires.
:Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives manquent  leur mchoire infrieure, et quant aux canines suprieures, ce sont deux dfenses longues de quatre-vingts centimtres qui en mesurent trente-trois  la circonfrence de leur alvole. Ces dents, faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des lphants, et moins prompt  jaunir, sont trs recherches. Aussi les morses sont-ils en butte  une chasse inconsidre qui les dtruira bientt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en dtruisent chaque anne plus de quatre mille.
:Pendant notre traverse, je vis de nombreuses baleines qui appartenaient aux trois espces particulires aux mers australes, la baleine franche ou  right-whale  des Anglais, qui n'a pas de nageoire dorsale, le hump-back, baleinoptre  ventre pliss, aux vastes nageoires blanchtres, qui malgr son nom, ne forment pourtant pas des ailes, et le fin-back, brun-jauntre, le plus vif des ctacs. Ce puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette  une grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent  des tourbillons de fume. Ces diffrents mammifres s'battaient par troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du ple antarctique servait maintenant de refuge aux ctacs trop vivement traqus par les chasseurs.
:A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'claircissait. Les nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pnible sur des laves aigus et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphre souvent sature par les manations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, pour un homme dshabitu de fouler la terre, gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse, une agilit que je ne pouvais galer, et qu'et envie un chasseur d'isards.
:Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moiti porphyre, moiti basalte. De l, nos regards embrassaient une vaste mer qui, vers le nord traait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos pieds, des champs blouissants de blancheur. Sur notre tte, un ple azur, dgag de brumes. Au nord, le disque du soleil comme une boule de feu dj corne par le tranchant de l'horizon. Du sein des eaux s'levaient en gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. Au loin, le Nautilus, comme un ctac endormi. Derrire nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.
:Le thermomtre marquait douze degrs au-dessous de zro, et quand le vent frachissait, il causait de piquantes morsures. Les glaons se multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait  se prendre partout. De nombreuses plaques noirtres, tales  sa surface, annonaient la prochaine formation de la jeune glace. videmment, le bassin austral, gel pendant les six mois de l'hiver, tait absolument inaccessible. Que devenaient les baleines pendant cette priode ? Sans doute, elles allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables. Pour les phoques et les morses, habitus  vivre sous les plus durs climats, ils restaient sur ces parages glacs. Ces animaux ont l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir toujours ouverts. C'est  ces trous qu'ils viennent respirer ; quand les oiseaux, chasss par le froid, ont migr vers le nord, ces mammifres marins demeurent les seuls matres du continent polaire.
:Nous tions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais,  une distance de dix mtres, sur chaque ct du Nautilus, s'levait une blouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, mme muraille. Au-dessus, parce que la surface infrieure de la banquise se dveloppait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc culbut, ayant gliss peu  peu, avait trouv sur les murailles latrales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position. Le Nautilus tait emprisonn dans un vritable tunnel de glace, d'une largeur de vingt mtres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui tait donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en arrire, et de reprendre ensuite,  quelques centaines de mtres plus bas, un libre passage sous la banquise.
:Le plafond lumineux avait t teint, et cependant, le salon resplendissait d'une lumire intense. C'est que la puissante rverbration des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaques sur ces grands blocs capricieusement dcoups, dont chaque angle, chaque arte, chaque facette, jetait une lueur diffrente, suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Mine blouissante de gemmes, et particulirement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet vert des meraudes.  et l des nuances opalines d'une douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu dont l'oeil ne pouvait soutenir l'clat. La puissance du fanal tait centuple, comme celle d'une lampe  travers les lames lenticulaires d'un phare de premier ordre.
:Avant de procder au creusement des murailles, il fit pratiquer des sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De longues sondes furent enfonces dans les parois latrales ; mais aprs quinze mtres, elles taient encore arrtes par l'paisse muraille. Il tait inutile de s'attaquer  la surface plafonnante, puisque c'tait la banquise elle-mme qui mesurait plus de quatre cents mtres de hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface infrieure. L dix mtres de parois nous sparaient de l'eau. Telle tait l'paisseur de cet ice-field. Ds lors, il s'agissait d'en dcouper un morceau gal en superficie  la ligne de flottaison du Nautilus. C'tait environ six mille cinq cents mtres cubes  dtacher, afin de creuser un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.
:Le travail fut immdiatement commenc et conduit avec une infatigable opinitret. Au lieu de creuser autour du Nautilus, ce qui et entran de plus grandes difficults, le capitaine Nemo fit dessiner l'immense fosse  huit mtres de sa hanche de bbord. Puis ses hommes la taraudrent simultanment sur plusieurs points de sa circonfrence. Bientt. Le pic attaqua vigoureusement cette matire compacte, et de gros blocs furent dtachs de la masse. Par un curieux effet de pesanteur spcifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient pour ainsi dire  la vote du tunnel. qui s'paississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la paroi infrieure s'amincissait d'autant.
:Quand je rentrai, aprs deux heures de travail, pour prendre quelque nourriture et quelque repos, je trouvai une notable diffrence entre le fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphre du Nautilus, dj charg d'acide carbonique. L'air n'avait pas t renouvel depuis quarante-huit heures, et ses qualits vivifiantes taient considrablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze heures, nous n'avions enlev qu'une tranche de glace paisse d'un mtre sur la superficie dessine, soit environ six cents mtres cubes. En admettant que le mme travail ft accompli par douze heures, il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener  bonne fin cette entreprise.
:Suivant mes prvisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un mtre fut enleve  l'immense alvole. Mais, le matin, quand, revtu de mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une temprature de six  sept degrs au-dessous de zro, je remarquai que les murailles latrales se rapprochaient peu  peu. Les couches d'eau loignes de la fosse, que n'chauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils, marquaient une tendance  se solidifier. En prsence de ce nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et comment empcher la solidification de ce milieu liquide, qui et fait clater comme du verre les parois du Nautilus ?
:Vers le soir, la fosse s'tait encore creuse d'un mtre. Quand je rentrai  bord, je faillis tre asphyxi par l'acide carbonique dont l'air tait satur. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser ce gaz dltre ! L'oxygne ne nous manquait pas. Toute cette eau en contenait une quantit considrable et en la dcomposant par nos puissantes piles, elle nous et restitu le fluide vivifiant. J'y avais bien song, mais  quoi bon, puisque l'acide carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les parties du navire. Pour l'absorber, il et fallu remplir des rcipients de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matire manquait  bord, et rien ne la pouvait remplacer
:Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le cinquime mtre. Les parois latrales et la surface infrieure de la banquise s'paississaient visiblement. Il tait vident qu'elles se rejoindraient avant que le Nautilus ft parvenu  se dgager. Le dsespoir me prit un instant. Mon pic fut prs de s'chapper de mes mains. A quoi bon creuser, si je devais prir touff, cras par cette eau qui se faisait pierre, un supplice que la frocit des sauvages n'et pas mme invent. Il me semblait que j'tais entre les formidables mchoires d'un monstre qui se rapprochaient irrsistiblement.
:Le thermomtre marquait alors moins sept degrs  l'extrieur. Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines o fonctionnaient de vastes appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par vaporation. Ils se chargrent d'eau, et toute la chaleur lectrique des piles fut lance  travers les serpentins baigns par le liquide. En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrs. Elle fut dirige vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaait au fur et  mesure. La chaleur dveloppe par les piles tait telle que l'eau froide, puise  la mer, aprs avoir seulement travers les appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.
:Le lendemain, premier avril, lorsque le Nautilus remonta  la surface des flots, quelques minutes avant midi, nous emes connaissance d'une cte  l'ouest. C'tait la Terre du Feu,  laquelle les premiers navigateurs donnrent ce nom en voyant les fumes nombreuses qui s'levaient des huttes indignes. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomration d'les qui s'tend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large, entre 53 et 56 de latitude australe, et 6750' et 7715' de longitude ouest. La cte me parut basse, mais au loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus mme entrevoir le mont Sarmiento, lev de deux mille soixante-dix mtres au-dessus du niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste,  sommet trs aigu, qui, suivant qu'il est voil ou dgag de vapeurs,  annonce le beau ou le mauvais temps , me dit Ned Land.
:Le Nautilus, rentr sous les eaux, se rapprocha de la cte qu'il prolongea  quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires, dont la mer libre du ple renfermait quelques chantillons, avec leurs filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu' trois cents mtres de longueur ; vritables cbles, plus gros que le pouce, trs rsistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe, connue sous le nom de velp,  feuilles longues de quatre pieds, emptes dans les concrtions corallignes, tapissait les fonds. Elle servait de nid et de nourriture  des myriades de crustacs et de mollusques, des crabes, des seiches. L, les phoques et les loutres se livraient  de splendides repas, mlangeant la chair du poisson et les lgumes de la mer, suivant la mthode anglaise.
:Sur ces fonds gras et luxuriants, le Nautilus passait avec une extrme rapidit. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnatre les pres sommets. La profondeur de la mer tait mdiocre. Je pensai donc, non sans raison, que ces deux les, entoures d'un grand nombre d'lots, faisaient autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent probablement dcouvertes par le clbre John Davis, qui leur imposa le nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela Maiden-Islands, les de la Vierge. Elles furent ensuite nommes Malouines, au commencement du dix-huitime sicle. par des pcheurs de Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles appartiennent aujourd'hui.
:Quelques zoophytes avaient t dragues par la chane des chaluts. C'taient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant  la famille des actinidiens. et entre autres espces, le _phyctalis protexta_, originaire de cette partie de l'Ocan, petit tronc cylindrique, agrment de lignes verticales et tachet de points rouges que couronne un merveilleux panouissement de tentacules. Quant aux mollusques, ils consistaient en produits que j'avais dj observs, des turritelles, des olives-porphyres.  lignes rgulirement entrecroises dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair. des ptrocres fantaisistes, semblables  des scorpions ptrifis, des hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes  manger, et certaines espces de calmars, que les naturalistes de l'antiquit classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement d'appt pour la pche de la morue.
:Un de nos filets avait rapport une sorte de raie trs aplatie qui, la queue coupe, et form un disque parfait et qui pesait une vingtaine de kilogrammes. Elle tait blanche en dessous, rougetre en dessus, avec de grandes taches rondes d'un bleu fonc et cercles de noir, trs lisse de peau, et termine par une nageoire bilobe. tendue sur la plate-forme, elle se dbattait, essayait de se retourner par des mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier soubresaut allait la prcipiter  la mer. Mais Conseil, qui tenait  son poisson, se prcipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en empcher, il le saisit  deux mains.
:Le lendemain, 12 avril, pendant la journe, le Nautilus s'approcha de la cte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. L vivaient en famille plusieurs groupes de lamantins. C'taient des manates qui, comme le dugong et le stellre, appartiennent  l'ordre des syrniens. Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six  sept mtres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris  Ned Land et  Conseil que la prvoyante nature avait assign  ces mammifres un tle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les phoques, doivent patre les prairies sous-marines et dtruire ainsi les agglomrations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves tropicaux.
:-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la vraisemblance pour monter jusqu' la fable ou  la lgende. Toutefois,  l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un prtexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de trs grande espce, mais infrieurs cependant aux ctacs. Aristote a constat les dimensions d'un calmar de cinq coudes, soit trois mtres dix. Nos pcheurs en voient frquemment dont la longueur dpasse un mtre quatre-vingts. Les muses de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui mesurent deux mtres. D'ailleurs, suivant le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable.
:-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Tnriffe,  peu prs par la latitude o nous sommes en ce moment, l'quipage de l'aviso l'_Alecton_ aperut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua  coups de harpon et  coups de fusil, sans grand succs, car balles et harpons traversaient ces chairs molles comme une gele sans consistance. Aprs plusieurs tentatives infructueuses, l'quipage parvint  passer un noeud coulant autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires caudales et s'y arrta. On essaya alors de haler le monstre  bord, mais son poids tait si considrable qu'il se spara de sa queue sous la traction de la corde, et, priv de cet ornement, il disparut sous les eaux.
:Pour moi, au milieu de cette lutte, c'tait ce cri de dsespoir pouss par l'infortun qui m'avait dchir le coeur. Ce pauvre Franais, oubliant son langage de convention, s'tait repris  parler la langue de son pays et de sa mre, pour jeter un suprme appel ! Parmi cet quipage du Nautilus, associ de corps et d'me au capitaine Nemo, fuyant comme lui le contact des hommes. j'avais donc un compatriote ! tait-il seul  reprsenter la France dans cette mystrieuse association, videmment compose d'individus de nationalits diverses ? C'tait encore un de ces insolubles problmes qui se dressaient sans cesse devant mon esprit !
:Le 8 mai, nous tions encore en travers du cap Hatteras,  la hauteur de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est l de soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mtres. Le Nautilus continuait d'errer  l'aventure. Toute surveillance semblait bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une vasion pouvait russir. En effet, les rivages habits offraient partout de faciles refuges. La mer tait incessamment sillonne de nombreux steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites golettes charges du cabotage sur les divers points de la cte amricaine. On pouvait esprer d'tre recueilli. C'tait donc une occasion favorable, malgr les trente milles qui sparaient le Nautilus des ctes de l'Union.
:Le Canadien tait videmment  bout de patience. Sa vigoureuse nature ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolong. Sa physionomie s'altrait de jour en jour. Son caractre devenait de plus en plus sombre. Prs de sept mois s'taient couls sans que nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, son humeur modifie, surtout depuis le combat des poulpes, sa taciturnit, tout me faisait apparatre les choses sous un aspect diffrent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il fallait tre un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation, dans ce milieu rserv aux ctacs et autres habitants de la mer. Vritablement, si ce brave garon, au lieu de poumons avait eu des branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingu !
:Mais le ciel devenait de plus en plus menaant. Des symptmes d'ouragan se manifestaient. L'atmosphre se faisait blanchtre et laiteuse. Aux cyrrhus  gerbes dlies succdaient  l'horizon des couches de nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient,  l'exception des satanicles, amis des temptes. Le baromtre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrme tension des vapeurs. Le mlange du storm-glass se dcomposait sous l'influence de l'lectricit qui saturait l'atmosphre. La lutte des lments tait prochaine.
:Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le vent ni la mer. L'ouragan se dchana avec une vitesse de quarante-cinq mtres  la seconde, soit prs de quarante lieues  l'heure. C'est dans ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il dplace des canons de vingt-quatre. Et pourtant le Nautilus, au milieu de la tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingnieur :  Il n'y a pas de coque bien construite qui ne puisse dfier  la mer !  Ce n'tait pas un roc rsistant, que ces lames eussent dmoli, c'tait un fuseau d'acier, obissant et mobile, sans grement, sans mture, qui bravait impunment leur fureur.
:J'ai dit que le Nautilus s'tait cart dans l'est. J'aurais d dire, plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra tantt  la surface des flots, tantt au-dessous, au milieu de ces brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues  la fonte des glaces, qui entretient une extrme humidit dans l'atmosphre. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils allaient reconnatre les feux incertains de la cte ! Que de sinistres dus  ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces cueils dont le ressac est teint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les btiments, malgr leurs feux de position, malgr les avertissements de leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !
:Or, le 25 mai, le Nautilus, immerg par trois mille huit cent trente-six mtres de profondeur, se trouvait prcisment en cet endroit o se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'tait  six cent trente-huit milles de la cte d'Irlande. On s'aperut,  deux heures aprs-midi, que les communications avec l'Europe venaient de s'interrompre. Les lectriciens du bord rsolurent de couper le cble avant de le repcher, et  onze heures du soir, ils avaient ramen la partie avarie. On refit un joint et une pissure ; puis le cble fut immerg de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne put tre ressaisi dans les profondeurs de l'Ocan.
:Je ne m'attendais pas  trouver le cble lectrique dans son tat primitif, tel qu'il tait en sortant des ateliers de fabrication. Le long serpent, recouvert de dbris de coquille, hriss de foraminifres, tait encrot dans un emptement pierreux qui le protgeait contre les mollusques perforants. Il reposait tranquillement,  l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression favorable  la transmission de l'tincelle lectrique qui passe de l'Amrique  l'Europe en trente-deux centimes de seconde. La dure de ce cble sera infinie sans doute, car on a observ que l'enveloppe de gutta-percha s'amliore par son sjour dans l'eau de mer.
:Pendant toute la journe du 31 mai, le Nautilus dcrivit sur la mer une srie de cercles qui m'intrigurent vivement. Il semblait chercher un endroit qu'il avait quelque peine  trouver. A midi, le capitaine Nemo vint faire son point lui-mme. Il ne m'adressa pas la parole. Il me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ? tait-ce sa proximit des rivages europens ? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonn ? Qu'prouvait-il alors ? des remords ou des regrets ? Longtemps cette pense occupa mon esprit, et j'eus comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du capitaine.
:Cette faon de dire, l'imprvu de cette scne, cet historique du navire patriote froidement racont d'abord, puis l'motion avec laquelle l'trange personnage avait prononc ses dernires paroles, ce nom de _Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'chapper, tout se runissait pour frapper profondment mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer, considrait d'un oeil ardent la glorieuse pave. Peut-tre ne devais-je jamais savoir qui il tait, d'o il venait, o il allait, mais je voyais de plus en plus l'homme se dgager du savant. Ce n'tait pas une misanthropie commune qui avait enferm dans les flancs du Nautilus le capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime que le temps ne pouvait affaiblir.
:Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo employait le Nautilus  une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit, lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Ocan Indien, ne s'tait-il pas attaqu  quelque navire ? Cet homme enterr maintenant dans le cimetire de corail, n'avait-il pas t victime du choc provoqu par le Nautilus ? Oui, je le rpte. Il en devait tre ainsi. Une partie de la mystrieuse existence du capitaine Nemo se dvoilait. Et si son identit n'tait pas reconnue, du moins, les nations coalises contre lui, chassaient maintenant, non plus un tre chimrique, mais un homme qui leur avait vou une haine implacable !
:J'estime -- mais je me trompe peut-tre , j'estime que cette course aventureuse du Nautilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et je ne sais ce qu'elle aurait dur, sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'tait plus question. De son second, pas davantage. Pas un homme de l'quipage ne fut visible un seul instant. Presque incessamment, le Nautilus flottait sous les eaux. Quand ii remontait  leur surface afin de renouveler son air, les panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point report sur le planisphre. Je ne savais o nous tions.
:-- avait t engag par son capitaine. Il dcrivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore accroch  son flanc, tait emport avec une vitesse vertigineuse. Je le sentais. J'prouvais ce tournoiement maladif qui succde  un mouvement de giration trop prolong. Nous tions dans l'pouvante, dans l'horreur porte  son comble, la circulation suspendue, l'influence nerveuse annihile, traverss de sueurs froides comme les sueurs de l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frle canot ! Quels mugissements que l'cho rptait  une distance de plusieurs milles ! Quel fracas que celui de ces eaux brises sur les roches aigus du fond, l o les corps les plus durs se brisent, l o les troncs d'arbres s'usent et se font  une fourrure de poils , selon l'expression norvgienne !
:Je l'espre. J'espre galement que son puissant appareil a vaincu la mer dans son gouffre le plus terrible, et que le Nautilus a survcu l o tant de navires ont pri ! S'il en est ainsi, si le capitaine Nemo habite toujours cet Ocan, sa patrie d'adoption, puisse la haine s'apaiser dans ce coeur farouche ! Que la contemplation de tant de merveilles teigne en lui l'esprit de vengeance ! Que le justicier s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si sa destine est trange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris par moi-mme ? N'ai-je pas vcu dix mois de cette existence extranaturelle ? Aussi,  cette demande pose, il y a six mille ans, par l'ccclsiaste :  Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l'abme ?  deux hommes entre tous les hommes ont le droit de rpondre maintenant. Le capitaine Nemo et moi.
