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:Les faits relatifs  cette apparition, consigns aux divers livres de bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'tre en question, la vitesse inoue de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particulire dont il semblait dou. Si c'tait un ctac, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classs jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacpde, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel monstre --  moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres yeux de savants.
:A prendre la moyenne des observations faites  diverses reprises -- en rejetant les valuations timides qui assignaient  cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagres qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait affirmer, cependant, que cet tre phnomnal dpassait de beaucoup toutes les dimensions admises jusqu' ce jour par les ichtyologistes -s'il existait toutefois.
:Ces rapports arrivs coup sur coup, de nouvelles observations faites  bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la ligne Inman, et le monstre, un procs-verbal dress par les officiers de la frgate franaise la _Normandie_, un trs srieux relvement obtenu par l'tat-major du commodore Fitz-James  bord du _Lord-Clyde_, murent profondment l'opinion publique. Dans les pays d'humeur lgre, on plaisanta le phnomne, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Amrique, l'Allemagne, s'en proccuprent vivement.
:Alors clata l'interminable polmique des crdules et des incrdules dans les socits savantes et les journaux scientifiques. La  question du monstre  enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, versrent des flots d'encre pendant cette mmorable campagne ; quelques-uns mme, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalits les plus offensantes.
:Pendant les premiers mois de l'anne 1867, la question parut tre enterre, et elle ne semblait pas devoir renatre, quand de nouveaux faits furent ports  la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un problme scientifique  rsoudre, mais bien d'un danger rel srieux  viter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint lot, rocher, cueil, mais cueil fuyant, indterminable, insaisissable.
:Ce fait, extrmement grave en lui-mme, et peut-tre t oubli comme tant d'autres, si, trois semaines aprs, il ne se ft reproduit dans des conditions identiques. Seulement, grce  la nationalit du navire victime de ce nouvel abordage, grce  la rputation de la Compagnie  laquelle ce navire appartenait, l'vnement eut un retentissement immense.
:Le capitaine Anderson fit stopper immdiatement, et l'un des matelots plongea pour reconnatre l'avarie. Quelques instants aprs, on constatait l'existence d'un trou large de deux mtres dans la carne du steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait tre aveugle, et le _Scotia_, ses roues  demi noyes, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors  trois cent mille du cap Clear, et aprs trois jours d'un retard qui inquita vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie.
:J'tais parfaitement au courant de la question  l'ordre du jour, et comment ne l'aurais-je pas t ? J'avais lu et relu tous les journaux amricains et europens sans tre plus avanc. Ce mystre m'intriguait. Dans l'impossibilit de me former une opinion, je flottais d'un extrme  l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait tre douteux, et les incrdules taient invits  mettre le doigt sur la plaie du _Scotia_.
:A mon arrive  New York, la question brlait. L'hypothse de l'lot flottant, de l'cueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu comptents, tait absolument abandonne. Et, en effet,  moins que cet cueil n'et une machine dans le ventre, comment pouvait-il se dplacer avec une rapidit si prodigieuse ?
:Or, cette dernire hypothse, admissible aprs tout, ne put rsister aux enqutes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple particulier et  sa disposition un tel engin mcanique, c'tait peu probable. O et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette construction secrte ?
:Seul, un gouvernement pouvait possder une pareille machine destructive, et, en ces temps dsastreux o l'homme s'ingnie  multiplier la puissance des armes de guerre, il tait possible qu'un tat essayt  l'insu des autres ce formidable engin. Aprs les chassepots, les torpilles, aprs les torpilles, les bliers sous-marins, puis la raction. Du moins, je l'espre.
:Mais l'hypothse d'une machine de guerre tomba encore devant la dclaration des gouvernements. Comme il s'agissait l d'un intrt public, puisque les communications transocaniennes en souffraient, la franchise des gouvernements ne pouvait tre mise en doute. D'ailleurs, comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin et chapp aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances est trs difficile pour un particulier, et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstinment surveills par les puissances rivales.
: Les grandes profondeurs de l'Ocan nous sont totalement inconnues. La sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abmes reculs ? Quels tres habitent et peuvent habiter  douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux ? On saurait  peine le conjecturer.
: Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que d'admettre l'existence de poissons ou de ctacs, d'espces ou mme de genres nouveaux, d'une organisation essentiellement  fondrire , qui habitent les couches inaccessibles  la sonde, et qu'un vnement quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramne  de longs intervalles vers le niveau suprieur de l'Ocan.
:Mais je me laisse entraner  des rveries qu'il ne m'appartient plus d'entretenir ! Trve  ces chimres que le temps a changes pour moi en ralits terribles. Je le rpte, l'opinion se fit alors sur la nature du phnomne, et le public admit sans conteste l'existence d'un tre prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.
:Mais si les uns ne virent l qu'un problme purement scientifique  rsoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amrique et en Angleterre, furent d'avis de purger l'Ocan de ce redoutable monstre, afin de rassurer les communications transocaniennes. Les journaux industriels et commerciaux traitrent la question principalement  ce point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le _Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles dvoues aux Compagnies d'assurances qui menaaient d'lever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce point.
:Prcisment, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se fut dcid  poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra. Il semblait que cette Licorne et connaissance des complots qui se tramaient contre elle. On en avait tant caus, et mme par le cble transatlantique ! Aussi les plaisants prtendaient-ils que cette fine mouche avait arrt au passage quelque tlgramme dont elle faisait maintenant son profit.
:Donc, la frgate arme pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de pche, on ne savait plus o la diriger. Et l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la ligne de San Francisco de Californie  Shanga avait revu l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique.
:L'motion cause par cette nouvelle fut extrme. On n'accorda pas vingt-quatre heures de rpit au commandant Farragut. Ses vivres taient embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait  son rle d'quipage. Il n'avait qu' allumer ses fourneaux,  chauffer,  dmarrer ! On ne lui et pas pardonn une demi-journe de retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu' partir.
:Trois secondes avant l'arrive de la lettre de J.-B. Hobson, je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu' tenter le passage du nord-ouest. Trois secondes aprs avoir lu la lettre de l'honorable secrtaire de la marine, je comprenais enfin que ma vritable vocation, l'unique but de ma vie, tait de chasser ce monstre inquitant et d'en purger le monde.
:Cependant, je revenais d'un pnible voyage, fatigu, avide de repos. Je n'aspirais plus qu' revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du Jardin des Plantes, mes chres et prcieuses collections ! Mais rien ne put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus de rflexions l'offre du gouvernement amricain.
: D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramne en Europe, et la Licorne sera assez aimable pour m'entraner vers les ctes de France ! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrment personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mtre de sa hallebarde d'ivoire au Musum d'histoire naturelle. 
:Conseil tait mon domestique. Un garon dvou qui m'accompagnait dans tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien, un tre phlegmatique par nature, rgulier par principe, zl par habitude, s'tonnant peu des surprises de la vie, trs adroit de ses mains, apte  tout service, et, en dpit de son nom, ne donnant jamais de conseils -- mme quand on ne lui en demandait pas.
:Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout o m'entranait la science. Jamais une rflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un voyage. Nulle objection  boucler sa valise pour un pays quelconque, Chine ou Congo, si loign qu'il ft. Il allait l comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle sant qui dfiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs, pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.
:Certainement, j'tais sr de ce garon si dvou. D'ordinaire, je ne lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expdition qui pouvait indfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse,  la poursuite d'un animal capable de couler une frgate comme une coque de noix ! Il y avait l matire  rflexion, mme pour l'homme le plus impassible du monde ! Qu'allait dire Conseil ?
:Le vhicule  vingt francs la course descendit Broadway jusqu' Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu' sa jonction avec Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrta  la trente-quatrime pier. L, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et voiture,  Brooklyn, la grande annexe de New York, situe sur la rive gauche de la rivire de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions au quai prs duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux chemines des torrents de fume noire.
:A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernires amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_  la pier de Brooklyn. Ainsi donc, un quart d'heure de retard, moins mme, et la frgate partait sans moi, et je manquais cette expdition extraordinaire, surnaturelle, invraisemblable, dont le rcit vridique pourra bien trouver cependant quelques incrdules.
:A cet ordre, qui fut transmis  la machine au moyen d'appareils  air comprim, les mcaniciens firent agir la roue de la mise en train. La vapeur siffla en se prcipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les longs pistons horizontaux gmirent et poussrent les bielles de l'arbre. Les branches de l'hlice battirent les flots avec une rapidit croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avana majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ chargs de spectateurs, qui lui faisaient cortge.
:Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivire de l'Est taient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de cinq cent mille poitrines. clatrent successivement. Des milliers de mouchoirs s'agitrent au-dessus de la masse compacte et salurent l'_Abraham-Lincoln_ jusqu' son arrive dans les eaux de l'Hudson,  la pointe de cette presqu'le allonge qui forme la ville de New York.
:Quant  l'quipage, il ne demandait qu' rencontrer la licorne,  la harponner. et  la hisser  bord,  la dpecer. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, rserve  quiconque, mousse ou matelot, matre ou officier, signalerait l'animal. Je laisse  penser si les yeux s'exeraient  bord de l'_Abraham-Lincoln_.
:Ned Land tait un Canadien, d'une habilet de main peu commune, et qui ne connaissait pas d'gal dans son prilleux mtier. Adresse et sang-froid, audace et ruse, il possdait ces qualits  un degr suprieur, et il fallait tre une baleine bien maligne, ou un cachalot singulirement astucieux pour chapper  son coup de harpon.
:Qui dit Canadien, dit Franais, et, si peu communicatif que ft Ned Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Ma nationalit l'attirait sans doute. C'tait une occasion pour lui de parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du harponneur tait originaire de Qubec, et formait dj un tribu de hardis pcheurs  l'poque o cette ville appartenait  la France.
:Peu  peu, Ned prit got  causer. et j'aimais  entendre le rcit de ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pches et ses combats avec une grande posie naturelle. Son rcit prenait une forme pique, et je croyais couter quelque Homre canadien, chantant l'_Iliade_ des rgions hyperborennes.
:Je dpeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette inaltrable amiti qui nat et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu' vivre cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi !
:Par une magnifique soire du 30 juillet, c'est--dire trois semaines aprs notre dpart, la frgate se trouvait  la hauteur du cap Blanc,  trente milles sous le vent des ctes patagonnes. Nous avions dpass le tropique du Capricorne, et le dtroit de Magellan s'ouvrait  moins de sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_ sillonnerait les flots du Pacifique.
:-- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, rpondit Ned. Que le vulgaire croie  des comtes extraordinaires qui traversent l'espace, ou  l'existence de monstres antdiluviens qui peuplent l'intrieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le gologue n'admettent de telles chimres. De mme, le baleinier. J'ai poursuivi beaucoup de ctacs, j'en ai harponn un grand nombre, j'en ai tu plusieurs, mais si puissants et si bien arms qu'ils fussent, ni leurs queues, ni leurs dfenses n'auraient pu entamer les plaques de tle d'un steamer.
:-- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom mme indique le peu de consistance de ses chairs. Et-il cinq cents pieds de longueur, le poulpe, qui n'appartient point  l'embranchement des vertbrs, est tout  fait inoffensif pour des navires tels que le _Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espce.
:-- Oui, Ned, je vous le rpte avec une conviction qui s'appuie sur la logique des faits. Je crois  l'existence d'un mammifre, puissamment organis, appartenant  l'embranchement des vertbrs, comme les baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une dfense corne dont la force de pntration est extrme.
:-- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'tes pas cras par une telle pression, c'est que l'air pntre  l'intrieur de votre corps avec une pression gale. De l un quilibre parfait entre la pousse intrieure et la pousse extrieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est autre chose.
:-- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertbrs, longs de plusieurs centaines de mtres et gros  proportion, se maintiennent  de pareilles profondeurs, eux dont la surface est reprsente par des millions de centimtres carrs, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la pousse qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit tre la rsistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour rsister  de telles pressions !
:Mais cette rponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre chose. Ce jour-l, je ne le poussai pas davantage. L'accident du _Scotia_ n'tait pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se dmontrer plus catgoriquement. Or, ce trou ne s'tait pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas t produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il tait ncessairement d  l'outil perforant d'un animal.
:Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln,  quinze milles dans le sud, doubla cet lot solitaire, ce roc perdu  l'extrmit du continent amricain, auquel des marins hollandais imposrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut donne vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hlice de la frgate battit enfin les eaux du Pacifique.
:La raction se fit donc. Le dcouragement s'empara d'abord des esprits, et ouvrit une brche  l'incrdulit. Un nouveau sentiment se produisit  bord, qui se composait de trois diximes de honte contre sept diximes de fureur. On tait  tout bte  de s'tre laiss prendre  une chimre, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments entasss depuis un an s'croulrent  la fois, et chacun ne songea plus qu' se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifi.
:Avec la mobilit naturelle  l'esprit humain, d'un excs on se jeta dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus ardents dtracteurs. La raction monta des fonds du navire, du poste des soutiers jusqu'au carr de l'tat-major, et certainement, sans un enttement trs particulier du commandant Farragut, la frgate et dfinitivement remis le cap au sud.
:Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien  se reprocher, ayant tout fait pour russir. Jamais quipage d'un btiment de la marine amricaine ne montra plus de patience et plus de zle ; son insuccs ne saurait lui tre imput ; il ne restait plus qu' revenir.
:Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour rsultat de ranimer les dfaillances de l'quipage. L'Ocan fut observ avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'oeil dans lequel se rsume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnrent avec une activit fivreuse. C'tait un suprme dfi port au narwal gant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de rpondre  cette sommation   comparatre ! 
:Deux jours se passrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour veiller l'attention ou stimuler l'apathie de l'animal, au cas o il se ft rencontr dans ces parages. D'normes quartiers de lard furent mis  la trane pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnrent dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il mettait en panne, et ne laissrent pas un point de mer inexplor. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se ft dvoil ce mystre sous-marin.
:A ce cri, l'quipage entier se prcipita vers le harponneur, commandant, officiers, matres, matelots, mousses, jusqu'aux ingnieurs qui quittrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnrent leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait t donn, et la frgate ne courait plus que sur son erre.
:On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prpara au combat. Les engins de pche furent disposs le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon  une distance d'un mille, et de longues canardires  balles explosives dont la blessure est mortelle, mme aux plus puissants animaux. Ned Land s'tait content d'affter son harpon, arme terrible dans sa main.
:A six heures, l'aube commena  poindre, et avec les premires lueurs de l'aurore disparut l'clat lectrique du narwal. A sept heures, le jour tait suffisamment fait, mais une brume matinale trs paisse rtrcissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De l, dsappointement et colre.
:L,  un mille et demi de la frgate, un long corps noirtre mergeait d'un mtre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agite, produisait un remous considrable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur clatante, marquait le passage de l'animal et dcrivait une courbe allonge.
:Les soupapes furent charges. Le charbon s'engouffra dans les fourneaux. Les ventilateurs envoyrent des torrents d'air sur les brasiers. La rapidit de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mts tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fume pouvaient  peine trouver passage par les chemines trop troites.
:Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur, et s'avana prudemment pour ne pas veiller son adversaire. Il n'est pas rare de rencontrer en plein ocan des baleines profondment endormies que l'on attaque alors avec succs, et Ned Land en avait harponn plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du beaupr.
:Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrme fatigue. Mes membres se raidirent sous l'treinte de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bientt haleter le pauvre garon ; sa respiration devint courte et presse. Je compris qu'il ne pouvait rsister longtemps.
:En ce moment, la lune apparut  travers les franges d'un gros nuage que le vent entranait dans l'est. La surface de la mer tincela sous ses rayons. Cette bienfaisante lumire ranima nos forces. Ma tte se redressa. Mes regards se portrent  tous les points de l'horizon. J'aperus la frgate. Elle tait  cinq mille de nous, et ne formait plus qu'une masse sombre,  peine apprciable ! Mais d'embarcations, point !
:Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tte, regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel rpondait une voix de plus en plus rapproche. Je l'entendais  peine. Mes forces taient  bout ; mes doigts s'cartaient ; ma main ne me fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau sale ; le froid m'envahissait. Je relevai la tte une dernire fois, puis, je m'abmai...
:Les dernires paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'tre ou de l'objet  demi immerg qui nous servait de refuge. Je l'prouvai du pied. C'tait videmment un corps dur, impntrable, et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifres marins.
:La dcouverte de l'existence de l'tre le plus fabuleux, le plus mythologique, n'et pas, au mme degr, surpris ma raison. Que ce qui est prodigieux vienne du Crateur, c'est tout simple. Mais trouver tout  coup, sous ses yeux, l'impossible mystrieusement et humainement ralis, c'tait  confondre l'esprit !
:En ce moment, et comme pour donner raison  mon argumentation, un bouillonnement se fit  l'arrire de cet trange appareil, dont le propulseur tait videmment une hlice, et il se mit en mouvement. Nous n'emes que le temps de nous accrocher  sa partie suprieure qui mergeait de quatre-vingts centimtres environ. Trs heureusement sa vitesse n'tait pas excessive.
:Ainsi donc, notre salut dpendait uniquement du caprice des mystrieux timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous tions perdus ! Ce cas except, je ne doutais pas de la possibilit d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-mmes leur air, il fallait ncessairement qu'ils revinssent de temps en temps  la surface de l'Ocan pour renouveler leur provision de molcules respirables. Donc, ncessit d'une ouverture qui mettait l'intrieur du bateau en communication avec l'atmosphre.
:Quant  l'espoir d'tre sauv par le commandant Farragut, il fallait y renoncer compltement. Nous tions entrans vers l'ouest, et j'estimai que notre vitesse, relativement modre, atteignait douze milles  l'heure. L'hlice battait les flots avec une rgularit mathmatique, mergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente  une grande hauteur.
:Enfin cette longue nuit s'coula. Mon souvenir incomplet ne permet pas d'en retracer toutes les impressions. Un seul dtail me revient  l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords lointains. Quel tait donc le mystre de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l'explication ? Quels tres vivaient dans cet trange bateau ? Quel agent mcanique lui permettait de se dplacer avec une si prodigieuse vitesse ?
:Cet enlvement, si brutalement excut, s'tait accompli avec la rapidit de l'clair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le temps de nous reconnatre. Je ne sais ce qu'ils prouvrent en se sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaa l'piderme. A qui avions-nous affaire ? Sans doute  quelques pirates d'une nouvelle espce qui exploitaient la mer  leur faon.
:Le soudain clairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les moindres dtails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. La porte invisible devait tre hermtiquement ferme. Aucun bruit n'arrivait  notre oreille. Tout semblait mort  l'intrieur de ce bateau. Marchait-il, se maintenait-il  la surface de l'Ocan, s'enfonait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner.
:Le second inconnu mrite une description plus dtaille. Un disciple de Gratiolet ou d'Engel et lu sur sa physionomie  livre ouvert. Je reconnus sans hsiter ses qualits dominantes - la confiance en lui, car sa tte se dgageait noblement sur l'arc form par la ligne de ses paules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le calme, car sa peau, ple plutt que colore, annonait la tranquillit du sang ; - l'nergie, que dmontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration dnotait une grande expansion vitale.
:Le plus grand des deux videmment le chef du bord - nous examina avec une extrme attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconnatre. C'tait un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont les voyelles semblaient soumises  une accentuation trs varie.
:Ned ne se fit pas prier et recommena mon rcit que je compris  peu prs. Le fond fut le mme, mais la forme diffra. Le Canadien, emport par son caractre, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit violemment d'tre emprisonn au mpris du droit des gens, demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_, menaa de poursuivre ceux qui le squestraient indment, se dmena, gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim.
:-- Mon brave Ned, ce pays-l n'est pas encore suffisamment indiqu sur la mappemonde, et j'avoue que la nationalit de ces deux inconnus est difficile  dterminer ! Ni Anglais, ni Franais, ni Allemands, voil tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tent d'admettre que ce commandant et son second sont ns sous de basses latitudes. Il y a du mridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de dcider. Quant  leur langage. il est absolument incomprhensible.
:-- Ce qui ne servirait  rien ! rpondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que ces gens-l ont un langage  eux, un langage invent pour dsesprer les braves gens qui demandent  dner ! Mais, dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mchoires, happer des dents et des lvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ? Est-ce que cela ne veut pas dire  Qubec comme aux Pomotou,  Paris comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi  manger !...
:Cette perspective me sembla d'autant plus pnible que, si mon cerveau tait libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine singulirement oppresse. Ma respiration se faisait difficilement. L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la cellule ft vaste, il tait vident que nous avions consomm en grande partie l'oxygne qu'elle contenait. En effet, chaque homme dpense en une heure, l'oxygne renferm dans cent litres d'air et cet air, charg alors d'une quantit presque gale d'acide carbonique, devient irrespirable.
:Lorsque j'eus absorb cet air pur  pleine poitrine, je cherchai le conduit, l' arifre , si l'on veut, qui laissait arriver jusqu' nous ce bienfaisant effluve. et je ne tardai pas  le trouver. Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'arage laissant passer une frache colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphre appauvrie de la cellule.
:-- Je suppose que le hasard nous a rendus matres d'un secret important. Or, l'quipage de ce bateau sous-marin a intrt  le garder, et si cet intrt est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence trs compromise. Dans le cas contraire,  la premire occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habit par nos semblables.
: Laissons venir les circonstances, matre Land, et nous verrons. Mais, jusque-l, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez natre des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de colre.
:Je compris d'ailleurs que les ides de Ned Land s'aigrissaient avec les rflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu  peu les jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir menaants. Il se levait, tournait comme une bte fauve en cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'coulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne paraissait pas. Et c'tait oublier trop longtemps notre position de naufrags, si l'on avait rellement de bonnes intentions  notre gard.
:Pendant deux heures encore, la colre de Ned Land s'exalta. Le Canadien appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tle taient sourdes. Je n'entendais mme aucun bruit  l'intrieur de ce bateau, qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais videmment senti les frmissements de la coque sous l'impulsion de l'hlice. Plong sans doute dans l'abme des eaux, il n'appartenait plus  la terre. Tout ce morne silence tait effrayant.
:A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque trangl sortit en chancelant sur un signe de son matre ; mais tel tait l'empire du commandant  son bord, que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet homme devait tre anim contre le Canadien. Conseil, intress malgr lui, moi stupfait, nous attendions en silence le dnouement de cette scne.
: Vous avez trouv sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tard  vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identit reconnue, je voulais peser mrement le parti  prendre envers vous. J'ai beaucoup hsit. Les plus fcheuses circonstances vous ont mis en prsence d'un homme qui a rompu avec l'humanit. Vous tes venu troubler mon existence...
:-- Involontairement ? rpondit l'inconnu, en forant un peu sa voix. Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage  bord de cette frgate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que matre Ned Land m'a frapp de son harpon ? 
: Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu  votre sujet en Amrique et en Europe. Vous ne savez pas que divers accidents, provoqus par le choc de votre appareil sous-marin, ont mu l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grce des hypothses sans nombre par lesquelles on cherchait  expliquer l'inexplicable phnomne dont seul vous aviez le secret. Mais sachez qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait  tout prix dlivrer l'Ocan. 
:-- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains vnements imprvus m'obligent  vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours, suivant le cas. Dsirant ne jamais employer la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les autres, une obissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre responsabilit, je vous dgage entirement, car c'est  moi de vous mettre dans l'impossibilit de voir ce qui ne doit pas tre vu. Acceptez-vous cette condition ? 
:-- Non, monsieur, c'est de la clmence ! Vous tes mes prisonniers aprs combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans les abmes de l'Ocan ! Vous m'avez attaqu ! Vous tes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pntrer, le secret de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connatre ! Jamais ! En vous retenant, ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-mme ! 
:J'entrai alors dans une salle  manger orne et meuble avec un got svre. De hauts dressoirs de chne, incrusts d'ornements d'bne, s'levaient aux deux extrmits de cette salle, et sur leurs rayons  ligne ondule tincelaient des faences, des porcelaines, des verreries d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l'clat.
:-- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit  tous mes besoins. Tantt, je mets mes filets a la trane, et je les retire, prts  se rompre. Tantt, je vais chasser au milieu de cet lment qui parat tre inaccessible  l'homme, et je force le gibier qui gte dans mes forts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Ocan. J'ai l une vaste proprit que j'exploite moi-mme et qui est toujours ensemence par la main du Crateur de toutes choses. 
:Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui dbordait de lui. S'tait-il laiss entraner au-del de sa rserve habituelle ? Avait-il trop parl ? Pendant quelques instants, il se promena, trs agit. Puis, ses nerfs se calmrent, sa physionomie reprit sa froideur accoutume, et, se tournant vers moi :
:-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me rattachent  la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour o mon Nautilus s'est plong pour la premire fois sous les eaux. Ce jour-l, j'ai achet mes derniers volumes, mes dernires brochures, mes derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanit n'a plus ni pens, ni crit. Ces livres, monsieur le professeur, sont d'ailleurs  votre disposition, et vous pourrez en user librement. 
:Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la bibliothque. Livres de science, de morale et de littrature, crits en toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage d'conomie politique ; ils semblaient tre svrement proscrits du bord. Dtail curieux, tous ces livres taient indistinctement classs, en quelque langue qu'ils fussent crits, et ce mlange prouvait que le capitaine du Nautilus devait lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard.
:C'tait un vaste quadrilatre,  pans coups, long de dix mtres, large de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, dcor de lgres arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entasses dans ce muse. Car, c'tait rellement un muse dans lequel une main intelligente et prodigue avait runi tous les trsors de la nature et de l'art, avec ce ple-mle artiste qui distingue un atelier de peintre.
:-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois  collectionner ces belles oeuvres cres par la main de l'homme. J'tais un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu runir quelques objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont dj plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et je les confonds dans mon esprit. Les matres n'ont pas d'ge.
:-- Je n'insisterai pas. monsieur, et je me contenterai d'tre trs tonn d'un tel rsultat. Une seule question, cependant,  laquelle vous ne rpondrez pas si elle est indiscrte. Les lments que vous employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus aucune communication avec la terre ?
:-- Votre question aura sa rponse, rpondit le capitaine Nemo. Je vous dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait trs certainement praticable. Mais je n'ai rien emprunt  ces mtaux de la terre, et j'ai voulu ne demander qu' la mer elle-mme les moyens de produire mon lectricit.
:-- Monsieur Aronnax, vous me verrez  l'oeuvre. Je ne vous demande qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'tre patient. Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout  l'Ocan ; il produit l'lectricit, et l'lectricit donne au Nautilus la chaleur, la lumire, le mouvement, la vie en un mot.
:L, l'lectricit, plus nergique et plus obissante que le gaz lui-mme, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient  des ponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait rgulirement. Elle chauffait galement des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. Auprs de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains, confortablement dispose, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou l'eau chaude,  volont.
: Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des lments Bunzen, et non des lments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent t impuissants. Les lments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut mieux, exprience faite. L'lectricit produite se rend  l'arrire, o elle agit par des lectro-aimants de glande dimension sur un systme particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement  l'arbre de l'hlice. Celle-ci. dont le diamtre est de six mtres et le pas de sept mtres cinquante, peut donner jusqu' cent vingt tours par seconde.
:Il y avait l un mystre, mais je n'insistai pas pour le connatre. Comment l'lectricit pouvait-elle agir avec une telle puissance ? O cette force presque illimite prenait-elle son origine ? Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ? tait-ce dans sa transmission qu'un systme de leviers inconnus pouvait accrotre  l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre.
: Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destin  une navigation sous-marine, j'ai voulu, qu'en quilibre dans l'eau il plonget des neuf diximes, et qu'il merget d'un dixime seulement. Par consquent, il ne devait dplacer dans ces conditions que les neuf diximes de son volume, soit treize cent cinquante-six mtres cubes et quarante-huit centimes, c'est--dire ne peser que ce mme nombre de tonneaux. J'ai donc d ne pas dpasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites.
: Le Nautilus se compose de deux coques, l'une intrieure, l'autre extrieure, runies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidit extrme. En effet, grce  cette disposition cellulaire, il rsiste comme un bloc, comme s'il tait plein. Son bord ne peut cder ; il adhre par lui-mme et non par le serrage des rivets, et l'homognit de sa construction, due au parfait assemblage des matriaux, lui permet de dfier les mers les plus violentes.
:-- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors  la vritable difficult. Que vous puissiez affleurer la surface de l'Ocan, je le comprends. Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par consquent subir une pousse de bas en haut qui doit tre value  une atmosphre par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimtre carr ?
:-- Lorsque vous tes par mille mtres de profondeur, les parois du Nautilus supportent une pression de cent atmosphres. Si donc,  ce moment, vous voulez vider les rservoirs supplmentaires pour allger votre bateau et remonter  la surface, il faut que les pompes vainquent cette pression de cent atmosphres, qui est de cent kilogrammes par centimtre carr. De l une puissance...
:-- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une rsistance considrable. Dans des expriences de pche  la lumire lectrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des plaques de cette matire, sous une paisseur de sept millimtres seulement, rsister  une pression de seize atmosphres, tout en laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui rpartissaient ingalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins de vingt et un centimtres  leur centre, c'est--dire trente fois cette paisseur.
:-- Monsieur le professeur, j'en suis fch pour l'un des meilleurs navires de cette brave marine amricaine mais on m'attaquait et j'ai d me dfendre ! Je me suis content, toutefois, de mettre la frgate hors d'tat de me nuire - elle ne sera pas gne de rparer ses avaries au port le plus prochain.
:-- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arriv d'un point diffrent du globe, et sous une destination dguise. Sa quille a t forge au Creusot, son arbre d'hlice chez Pen et C, de Londres, les plaques de tle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hlice chez Scott, de Glasgow. Ses rservoirs ont t fabriqus par Cail et Co, de Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son peron dans les ateliers de Motala, en Sude, ses instruments de prcision chez Hart frres, de New York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reu mes plans sous des noms divers.
:-- Monsieur le professeur, j'avais tabli mes ateliers sur un lot dsert, en plein Ocan. L, mes ouvriers c'est--dire mes braves compagnons que j'ai instruits et forms, et moi, nous avons achev notre Nautilus. Puis, l'opration termine, le feu a dtruit toute trace de notre passage sur cet lot que j'aurais fait sauter, si je l'avais pu.
:Durant les poques gologiques,  la priode du feu succda la priode de l'eau. L'Ocan fut d'abord universel. Puis, peu  peu, dans les temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des les mergrent, disparurent sous des dluges partiels, se montrrent  nouveau, se soudrent. formrent des continents et enfin les terres se fixrent gographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrs, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.
:La plate-forme mergeait de quatre-vingts centimtres seulement. L'avant et l'arrire du Nautilus prsentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer  un long cigare. Je remarquai que ses plaques de tles, imbriques lgrement, ressemblaient aux cailles qui revtent le corps des grands reptiles terrestres. Je m'expliquai donc trs naturellement que, malgr les meilleures lunettes, ce bateau et toujours t pris pour un animal marin.
:-- Je ne saurais vous rpondre, matre Land. D'ailleurs, croyez-moi, abandonnez, pour le moment, cette ide de vous emparer du Nautilus ou de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne, et je regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite, ne ft-ce que pour se promener  travers ces merveilles. Ainsi. tenez-vous tranquille, et tchons de voir ce qui se passe autour de nous.
:-- Ned Land prononait ces derniers mots, quand l'obscurit se fit subitement, mais une obscurit absolue. Le plafond lumineux s'teignit, et si rapidement, que mes yeux en prouvrent une impression douloureuse, analogue  celle que produit le passage contraire des profondes tnbres  la plus clatante lumire.
:Si l'on admet l'hypothse d'Erhemberg, qui croit  une illumination phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement rserv pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumire. De chaque ct, j'avais une fentre ouverte sur ces abmes inexplors. L'obscurit du salon faisait valoir la clart extrieure, et nous regardions comme si ce pur cristal et t la vitre d'un immense aquarium.
:Tout le monde sait que les poissons forment la quatrime et dernire classe de l'embranchement des vertbrs. On les a trs justement dfinis :  des vertbrs  circulation double et  sang froid, respirant par des branchies et destins  vivre dans l'eau . Ils composent deux sries distinctes : la srie des poissons osseux. c'est--dire ceux dont l'pine dorsale est faite de vertbres osseuses, et les poissons cartilagineux. c'est--dire ceux dont l'pine dorsale est faite de vertbres cartilagineuses.
:-- Eh bien, ami Ned, coutez et retenez ! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptrygiens, dont la mchoire suprieure est complte. mobile. et dont les branchies affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est--dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche commune.
:-- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrire des pectorales, sans tre attaches aux os de l'paule - ordre qui se divise en cinq familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type : la carpe, le brochet.
:-- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est attach fixement sur le cte de l'intermaxillaire qui forme la mchoire, et dont l'arcade palatine s'engrne par suture avec le crne, ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux familles. Types : les ttrodons, les poissons-lunes.
:Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tle se refermrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rvai encore, jusqu'au moment o mes regards se fixrent sur les instruments suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord-est, le manomtre indiquait une pression de cinq atmosphres correspondant  une profondeur de cinquante mtres, et le loch lectrique donnait une marche de quinze milles  l'heure.
:Ned Land et Conseil retournrent  leur cabine. Moi, je regagnai ma chambre. Mon dner s'y trouvait prpar. Il se composait d'une soupe  la tortue faite des carets les plus dlicats, d'un surmulet  chair blanche. un peu feuillete, dont le foie prpar  part fit un manger dlicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont la saveur me parut suprieure  celle du saumon.
:Bientt j'eus revtu mes vtements de byssus. Leur nature provoqua plus d'une fois les rflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils taient fabriqus avec les filaments lustrs et soyeux qui rattachent aux rochers les  jambonneaux , sortes de coquilles trs abondantes sur les rivages de la Mditerrane. Autrefois, on en faisait de belles toffes, des bas, des gants, car ils taient  la fois trs moelleux et trs chauds. L'quipage du Nautilus pouvait donc se vtir  bon compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux vers  soie de la terre.
:Le lendemain, 10 novembre, mme abandon, mme solitude. Je ne vis personne de l'quipage. Ned et Conseil passrent la plus grande partie de la journe avec moi. Ils s'tonnrent de l'inexplicable absence du capitaine. Cet homme singulier tait-il malade ? Voulait-il modifier ses projets  notre gard ?
:Aprs tout, suivant la remarque de Conseil. nous jouissions d'une entire libert, nous tions dlicatement et abondamment nourris. Notre hte se tenait dans les termes de son trait. Nous ne pouvions nous plaindre, et d'ailleurs, la singularit mme de notre destine nous rservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser.
:Il tait six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'esprais rencontrer l, viendrait-il ? Je n'aperus que le timonier, emprisonn dans sa cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot, j'aspirai avec dlices les manations salines.
:Peu  peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. L'astre radieux dbordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous son regard comme une trane de poudre. Les nuages, parpills dans les hauteurs, se colorrent de tons vifs admirablement nuancs, et de nombreuses  langues de chat  annoncrent du vent pour toute la journe.
:Je me prparais  saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second que j'avais dj vu pendant la premire visite du capitaine - qui apparut. Il s'avana sur la plate-forme. et ne sembla pas s'apercevoir de ma prsence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les points de l'horizon avec une attention extrme. Puis, cet examen fait, il s'approcha du panneau, et pronona une phrase dont voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit dans des conditions identiques. Elle tait ainsi conue :
:Je consultai le planisphre, et, par 3240' de latitude nord et 16750' de longitude ouest, je trouvai un lot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la Plata, c'est--dire  Roche d'Argent . Nous tions donc  dix-huit cents milles environ de notre point de dpart, et la direction un peu modifie du Nautilus le ramenait vers le sud-est.
:-- Monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, les forts que je possde ne demandent au soleil ni sa lumire ni sa chaleur. Ni les lions, ni les tigres, ni les panthres, ni aucun quadrupde ne les frquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent que pour moi seul. Ce ne sont point des forts terrestres, mais bien des forts sous-marines.
: Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager mon djeuner sans faon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous ai promis une promenade en fort, je ne me suis point engag  vous y faire rencontrer un restaurant. Djeunez donc en homme qui ne dnera probablement que fort tard. 
:-- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme peut vivre sous l'eau  la condition d'emporter avec lui sa provision d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revtu d'un vtement impermable et la tte emprisonne dans une capsule de mtal, reoit l'air de l'extrieur au moyen de pompes foulantes et de rgulateurs d'coulement.
:-- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte sur le dos, le second s'attache  la ceinture. Il se compose d'une pile de Bunzen que je mets en activit, non avec du bichromate de potasse, mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'lectricit produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition particulire. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui contient seulement un rsidu de gaz carbonique. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumire blanchtre et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.
:-- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionns aprs Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley, par le Franais Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un systme particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le rpte, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplace par de l'air  haute pression, que les pompes du Nautilus me fournissent abondamment.
:Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait tre d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous emes bientt revtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboter notre tte dans sa sphre mtallique. Mais, avant de procder  cette opration, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous taient destins.
:L'un des hommes du Nautilus me prsenta un fusil simple dont la crosse, faite en tle d'acier et creuse  l'intrieur, tait d'assez grande dimension. Elle servait de rservoir  l'air comprim, qu'une soupape, manoeuvre par une gchette, laissait chapper dans le tube de mtal. Une bote  projectiles, vide dans l'paisseur de la crosse, renfermait une vingtaine de balles lectriques, qui, au moyen d'un ressort, se plaaient automatiquement dans le canon du fusil. Ds qu'un coup tait tir, l'autre tait prt  partir.
:Le capitaine Nemo introduisit sa tte dans la calotte sphrique. Conseil et moi, nous en fmes autant, non sans avoir entendu le Canadien nous lancer un  bonne chasse  ironique. Le haut de notre vtement tait termin par un collet de cuivre taraud, sur lequel se vissait ce casque de mtal. Trois trous, protgs par des verres pais, permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant la tte  l'intrieur de cette sphre. Ds qu'elle fut en place, les appareils Rouquayrol, placs sur notre dos, commencrent  fonctionner, et, pour mon compte, je respirai  l'aise.
:Ces algues sont vritablement un prodige de la cration, une des merveilles de la flore universelle. Cette famille produit  la fois les plus petits et les plus grands vgtaux du globe. Car de mme qu'on a compt quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq millimtres carrs, de mme on a recueilli des fucus dont la longueur dpassait cinq cents mtres.
:Nous tions enfin arrivs  la lisire de cette fort, sans doute l'une des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la considrait comme tant sienne, et s'attribuait sur elle les mmes droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde. D'ailleurs, qui lui et disput la possession de cette proprit sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache  la main, en dfricher les sombres taillis ?
:Bientt, je m'habituai  cette disposition bizarre, ainsi qu' l'obscurit relative qui nous enveloppait. Le sol de la fort tait sem de blocs aigus, difficiles  viter. La flore sous-marine m'y parut tre assez complte, plus riche mme qu'elle ne l'et t sous les zones arctiques ou tropicales, o ses produits sont moins nombreux. Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les rgnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des animaux pour des plantes. Et qui ne s'y ft pas tromp ? La faune et la flore se touchent de si prs dans ce monde sous-marin !
:Cet instant de repos me parut dlicieux. Il ne nous manquait que le charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de rpondre. J'approchai seulement ma grosse tte de cuivre de la tte de Conseil. Je vis les yeux de ce brave garon briller de contentement, et en signe de satisfaction. il s'agita dans sa carapace de l'air le plus comique du monde.
:A quelques pas, une monstrueuse araigne de mer, haute d'un mtre, me regardait de ses yeux louches, prte  s'lancer sur moi. Quoique mon habit de scaphandre ft assez pais pour me dfendre contre les morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur. Conseil et le matelot du Nautilus s'veillrent en ce moment. Le capitaine Nemo montra  son compagnon le hideux crustac, qu'un coup de crosse abattit aussitt, et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles.
:Le sol se dprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous conduisit  de plus grandes profondeurs. Il devait tre  peu prs trois heures, quand nous atteignmes une troite valle, creuse entre de hautes parois  pic, et situe par cent cinquante mtres de fond. Grce  la perfection de nos appareils, nous dpassions ainsi de quatre-vingt-dix mtres la limite que la nature semblait avoir impose jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.
:Tout en marchant, je pensais que la lumire de nos appareils Ruhmkorff devait ncessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. Mais s'ils nous approchrent, ils se tinrent du moins  une distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo s'arrter et mettre son fusil en joue ; puis, aprs quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.
:Le capitaine Nemo s'arrta soudain. Un geste de lui nous fit faire halte, et si dsireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus m'arrter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne voulait pas les dpasser. Au-del, c'tait cette portion du globe qu'il ne devait plus fouler du pied.
:Pendant une heure, une plaine de sable se droula devant nos pas. Elle remontait souvent  moins de deux mtres de la surface des eaux. Je voyais alors notre image, nettement reflte, se dessiner en sens inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique. reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en un mot,  cela prs qu'elle marchait la tte en bas et les pieds en l'air.
:En cette occasion, je fus tmoin de l'un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand oiseau,  large envergure, trs nettement visible, s'approchait en planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu'il fut  quelques mtres seulement au-dessus des flots. L'animal tomba foudroy, et sa chute l'entrana jusqu' la porte de l'adroit chasseur qui s'en empara. C'tait un albatros de la plus belle espce, admirable spcimen des oiseaux plagiens.
:Notre marche n'avait pas t interrompue par cet incident. Pendant deux heures, nous suivmes tantt des plaines sableuses, tantt des prairies de varechs, fort pnibles  traverser. Franchement, je n'en pouvais plus, quand j'aperus une vague lueur qui rompait,  un demi mille, l'obscurit des eaux. C'tait le fanal du Nautilus. Avant vingt minutes, nous devions tre  bord, et l, je respirerais  l'aise, car il me semblait que mon rservoir ne fournissait plus qu'un air trs pauvre en oxygne. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu notre arrive.
:Mon sang se glaa dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables squales qui nous menaaient. C'tait un couple de tintoras, requins terribles,  la queue norme, au regard terne et vitreux, qui distillent une matire phosphorescente par des trous percs autour de leur museau. Monstrueuses mouches  feu, qui broient un homme tout entier dans leurs mchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait  les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argent, leur gueule formidable, hrisse de dents,  un point de vue peu scientifique, et plutt en victime qu'en naturaliste.
:Une demi-heure aprs, guids par la trane lectrique, nous atteignions le Nautilus. La porte extrieure tait reste ouverte, et le capitaine Nemo la referma, ds que nous fmes rentrs dans la premire cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et, en quelques instants, la cellule fut entirement vide. La porte intrieure s'ouvrit alors, et nous passmes dans le vestiaire.
:Et en effet, l'Ocan tait dsert. Pas une voile  l'horizon. Les hauteurs de l'le Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les couleurs du prisme,  l'exception des rayons bleus, rflchissait ceux-ci dans toutes les directions et revtait une admirable teinte d'indigo. Une moire,  larges raies, se dessinait rgulirement sur les flots onduleux.
:J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons. C'tait une belle pche, mais non surprenante. En effet, ces filets restent  la trane pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d'une excellente qualit, que la rapidit du Nautilus et l'attraction de sa lumire lectrique pouvaient renouveler sans cesse.
:La direction gnrale du Nautilus tait sud-est, et il se maintenait entre cent mtres et cent cinquante mtres de profondeur. Un jour, cependant, par je ne sais quel caprice, entran diagonalement au moyen de ses plans inclins, il atteignit les couches d'eau situes par deux mille mtres. Le thermomtre indiquait une temprature de 4,25 centigrades, temprature qui, sous cette profondeur, parat tre commune  toutes les latitudes.
:-- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge singulirement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la houille, c'est--dire la minralisation des forts enlises par les dluges, a exig un temps beaucoup plus considrable. Mais j'ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des poques et non l'intervalle qui s'coule entre deux levers de soleil, car, d'aprs la Bible elle-mme. Le soleil ne date pas du premier jour de la cration. 
:Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'loignement, et la route du Nautilus se modifia d'une manire sensible. Aprs avoir touch le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquime degr de longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la zone intertropicale. Quoique le soleil de l't ft prodigue de ses rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car  trente ou quarante mtres au-dessous de l'eau, la temprature ne s'levait pas au-dessus de dix  douze degrs.
:Le 15 dcembre, nous laissions dans l'est le sduisant archipel de la Socit. et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperus le matin, quelques milles sous le vent, les sommets levs de cette le. Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des maquereaux, des bonites, des albicores, et des varits d'un serpent de mer nomm munrophis.
:Ce fut Tasman qui dcouvrit ce groupe en 1643, l'anne mme o Toricelli inventait le baromtre, et o Louis XIV montait sur le trne. Je laisse  penser lequel de ces faits fut le plus utile  l'humanit. Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d'Urville, en 1827, dbrouilla tout le chaos gographique de cet archipel. Le Nautilus s'approcha de la baie de Wailea, thtre des terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, claira le mystre du naufrage de La Prouse.
:Cette baie, drague  plusieurs reprises, fournit abondamment des hutres excellentes. Nous en mangemes immodrment, aprs les avoir ouvertes sur notre table mme, suivant le prcepte de Snque. Ces mollusques appartenaient  l'espce connue sous le nom d'_ostrea lamellosa_, qui est trs commune en Corse. Ce banc de Wailea devait tre considrable, et certainement, sans des causes multiples de destruction, ces agglomrations finiraient par combler les baies, puisque l'on compte jusqu' deux millions d'oeufs dans un seul individu.
:Le 25 dcembre, le Nautilus naviguait au milieu de l'archipel des Nouvelles-Hbrides, que Quiros dcouvrit en 1606, que Bougainville explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe se compose principalement de neuf grandes les, et forme une bande de cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15 et 2 de latitude sud, et entre 164 et 168 de longitude. Nous passmes assez prs de l'le d'Aurou, qui, au moment des observations de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, domine par un pic d'une grande hauteur.
:Je n'avais pas aperu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours, quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours l'air d'un homme qui vous a quitt depuis cinq minutes. J'tais occup  reconnatre sur le planisphre la route du Nautilus. Le capitaine s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et pronona ce seul mot :
:Le Nautilus, aprs avoir franchi la ceinture extrieure de roches par une troite passe, se trouva en dedans des brisants, o la mer avait une profondeur de trente  quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage des paltuviers, j'aperus quelques sauvages qui montrrent une extrme surprise  notre approche. Dans ce long corps noirtre, s'avanant  fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque ctac formidable dont ils devaient se dfier ?
:Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le premier, retrouva des traces indiscutables des naufrags. Le 15 mai 1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa prs de l'le de Tikopia, l'une des Nouvelles-Hbrides. L, un lascar, l'ayant accost dans une pirogue, lui vendit une poigne d'pe en argent qui portait l'empreinte de caractres gravs au burin. Ce lascar prtendait, en outre, que, six ans auparavant, pendant un sjour  Vanikoro, il avait vu deux Europens qui appartenaient  des navires chous depuis de longues annes sur les rcifs de l'le.
:Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et, deux mois aprs que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait devant Hobart-Town. L, il avait connaissance des rsultats obtenus par Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une le situe par 818' de latitude sud et 15630' de longitude est, avait remarqu des barres de fer et des toffes rouges dont se servaient les naturels de ces parages.
:Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'le, et rapportrent quelques dbris peu importants. Les naturels, adoptant un systme de dngations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du sinistre. Cette conduite, trs louche, laissa croire qu'ils avaient maltrait les naufrags, et, en effet, ils semblaient craindre que Dumont d'Urville ne ft venu venger La Prouse et ses infortuns compagnons.
:L, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les rcifs Pacou et Vanou, gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb, empts dans les concrtions calcaires. La chaloupe et la baleinire de l'_Astrolabe_ furent diriges vers cet endroit, et, non sans de longues fatigues, leurs quipages parvinrent  retirer une ancre pesant dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre.
:Cependant, le gouvernement franais, craignant que Dumont d'Urville ne ft pas au courant des travaux de Dillon, avait envoy  Vanikoro la corvette la _Bayonnaise_, commande par Legoarant de Tromelin, qui tait en station sur la cte ouest de l'Amrique. La _Bayonnaise_ mouilla devant Vanikoro, quelques mois aprs le dpart de l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les sauvages avaient respect le mausole de La Prouse.
:Je me prcipitai vers la vitre, et sous les emptements de coraux, revtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophylles,  travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des glyphisidons, des pomphrides, des diacopes, des holocentres, je reconnus certains dbris que les dragues n'avaient pu arracher, des triers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de cabestan, une trave, tous objets provenant des navires naufrags et maintenant tapisss de fleurs vivantes.
:-- Moi de mme, rpondit Conseil. Aussi je pense autant  rester que matre Land  prendre la fuite. Donc, si l'anne qui commence n'est pas bonne pour moi, elle le sera pour lui, et rciproquement. De cette faon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure, je souhaite  monsieur ce qui fera plaisir  monsieur.
:Deux jours aprs avoir travers la mer de Corail, le 4 janvier, nous emes connaissance des ctes de la Papouasie. A cette occasion, le capitaine Nemo m'apprit que son intention tait de gagner l'ocan Indien par le dtroit de Torrs. Sa communication se borna l. Ned vit avec plaisir que cette route le rapprochait des mers europennes.
:Le Nautilus se prsenta donc  l'entre du plus dangereux dtroit du globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent  peine franchir, dtroit que Louis Paz de Torrs affronta en revenant des mers du Sud dans la Mlansie, et dans lequel, en 1840, les corvettes choues de Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le Nautilus lui-mme, suprieur  tous les dangers de la mer, allait, cependant, faire connaissance avec les rcifs coralliens.
:Le dtroit de Torrs a environ trente-quatre lieues de large, mais il est obstru par une innombrable quantit d'les, d'lots, de brisants, de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En consquence, le capitaine Nemo prit toutes les prcautions voulues pour le traverser. Le Nautilus, flottant  fleur d'eau, s'avanait sous une allure modre. Son hlice, comme une queue de ctac, battait les flots avec lenteur.
:-- Les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison, monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mais, au dtroit de Torrs, on trouve encore une diffrence d'un mtre et demi entre le niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien tonn si ce complaisant satellite ne soulve pas suffisamment ces masses d'eau, et ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu' lui seul. 
:A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grce et d'empressement, sans mme avoir exig de moi la promesse de revenir  bord. Mais une fuite  travers les terres de la Nouvelle-Guine et t trs prilleuse, et je n'aurais pas conseill  Ned Land de la tenter. Mieux valait tre prisonnier  bord du Nautilus, que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie.
:Mais, sans remarquer tous ces beaux chantillons de la flore papouasienne, le Canadien abandonna l'agrable pour l'utile. Il aperut un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous bmes leur lait, nous mangemes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre l'ordinaire du Nautilus.
:-- Un mot seulement, matre Land, dis-je au harponneur qui se disposait  ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant d'en remplir le canot, il me parat sage de reconnatre si l'le ne produit pas quelque substance non moins utile. Des lgumes frais seraient bien reus  l'office du Nautilus.
:Et, arm d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui ptilla joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un degr suffisant de maturit, et leur peau paisse recouvrait une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en trs grand nombre, jauntres et glatineux, n'attendaient que le moment d'tre cueillis.
:Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait une ample provision de bananes. Ces produits dlicieux de la zone torride mrissent pendant toute l'anne, et les Malais, qui leur ont donn le nom de  pisang , les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, nous recueillmes des jaks normes dont le got est trs accus, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur invraisemblable. Mais cette rcolte prit une grande partie de notre temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.
:Nous tions surchargs quand nous arrivmes au canot. Cependant, Ned Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperut plusieurs arbres, hauts de vingt-cinq  trente pieds, qui appartenaient  l'espce des palmiers. Ces arbres, aussi prcieux que l'artocarpus, sont justement compts parmi les plus utiles produits de la Malaisie.
:Enfin,  cinq heures du soir, chargs de toutes nos richesses, nous quittions le rivage de l'le, et, une demi-heure aprs, nous accostions le Nautilus. Personne ne parut  notre arrive. L'norme cylindre de tle semblait dsert. Les provisions embarques, je descendis  ma chambre. J'y trouvai mon souper prt. Je mangeai, puis je m'endormis.
:Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau  bord. Pas un bruit  l'intrieur, pas un signe de vie. Le canot tait rest le long du bord,  la place mme o nous l'avions laiss. Nous rsolmes de retourner  l'le Gueboroar. Ned Land esprait tre plus heureux que la veille au point de vue du chasseur, et dsirait visiter une autre partie de la fort.
:Ned Land remonta la cte vers l'ouest, puis, passant  gu quelques lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables forts. Quelques martins-pcheurs rdaient le long des cours d'eau, mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces volatiles savaient  quoi s'en tenir sur des bipdes de notre espce, et j'en conclus que, si l'le n'tait pas habite, du moins, des tres humains la frquentaient.
:Aprs avoir travers un taillis de mdiocre paisseur, nous avions retrouv une plaine obstrue de buissons. Je vis alors s'enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait  se diriger contre le vent. Leur vol ondul, la grce de leurs courbes ariennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine  les reconnatre.
:Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois, ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantt ils disposent des lacets au sommet des arbres levs que les paradisiers habitent de prfrence. Tantt ils s'en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont mme jusqu' empoisonner les fontaines o ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant  nous, nous tions rduits  les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous puismes vainement une partie de nos munitions.
:C'tait un avis sens, et il fut suivi. Aprs une heure de marche, nous avions atteint une vritable fort de sagoutiers. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se drobaient  notre approche, et vritablement, je dsesprais de les atteindre, lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de triomphe, et revint  moi, rapportant un magnifique paradisier.
:Mais si mes dsirs taient satisfaits par la possession de ce paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'taient pas encore. Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les naturels appellent  bari-outang . L'animal venait  propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupde, et il fut bien reu. Ned Land se montra trs glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touch par la balle lectrique, tait tomb raide mort.
:Enfin, le dner fut excellent. Deux ramiers compltrent ce menu extraordinaire. La pte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermente de certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois mme que les ides de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la nettet dsirable.
:En deux minutes, nous tions sur la grve. Charger le canot des provisions et des armes, le pousser  la mer, armer les deux avirons, ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagn deux encablures, que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrrent dans l'eau jusqu' la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du Nautilus. Mais non. L'norme engin, couch au large, demeurait absolument dsert.
:-- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honntes anthropophages, et qu'ils dvorent honntement leurs prisonniers. Cependant, comme je ne tiens pas  tre dvor, mme honntement, je me tiendrai sur mes gardes, car le commandant du Nautilus ne parat prendre aucune prcaution. Et maintenant  l'ouvrage. 
:Pendant deux heures, notre pche fut activement conduite, mais sans rapporter aucune raret. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de harpes, de mlanies, et particulirement des plus beaux marteaux que j'eusse vu jusqu' ce jour. Nous prmes aussi quelques holoturies, des hutres perlires, et une douzaine de petites tortues qui furent rserves pour l'office du bord.
:Mais, au moment o je m'y attendais le moins, je mis la main sur une merveille, je devrais dire sur une difformit naturelle, trs rare  rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil remontait charg de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue, c'est--dire le cri le plus perant que puisse produire un gosier humain.
:Conseil tait sincre, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la situation avait chang depuis quelques instants, et nous ne nous en tions pas aperus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus. Ces pirogues, creuses dans des troncs d'arbre, longues, troites, bien combines pour la marche, s'quilibraient au moyen d'un double balancier en bambous qui flottait  la surface de l'eau. Elles taient manoeuvres par d'adroits pagayeurs  demi nus, et je ne les vis pas s'avancer sans inquitude.
:Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et m'invita  m'asseoir prs de lui. Il me questionna avec intrt sur nos excursions  terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation effleura divers sujets, et, sans tre plus communicatif, le capitaine Nemo se montra plus aimable.
: Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook,  vous autres, Franais. Infortun savant ! Avoir brav les banquises du ple Sud, les coraux de l'Ocanie, les cannibales du Pacifique, pour prir misrablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme nergique a pu rflchir pendant les dernires secondes de son existence, vous figurez-vous quelles ont d tre ses suprmes penses !
:Ce mot m'expliqua tout. Ce n'tait plus une rampe, mais un cble de mtal, tout charg de l'lectricit du bord, qui aboutissait  la plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse , et cette secousse et t mortelle, si le capitaine Nemo et lanc dans ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut rellement dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un rseau lectrique que nul ne pouvait impunment franchir.
:Quand je songeais que ce merveilleux agent lectrique, aprs avoir donn le mouvement, la chaleur, la lumire au Nautilus, le protgeait encore contre les attaques extrieures, et le transformait en une arche sainte  laquelle nul profanateur ne touchait sans tre foudroy, mon admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait aussitt  l'ingnieur qui l'avait cr.
:Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous doublmes ce cap Wessel, situ par 135 de longitude et l0 de latitude nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les rcifs taient encore nombreux, mais plus clairsems, et relevs sur la carte avec une extrme prcision. Le Nautilus vita facilement les brisants de Money  bbord, et les rcifs Victoria  tribord, placs par 1300 de longitude, et sur ce dixime parallle que nous suivions rigoureusement.
:Mais le Nautilus n'eut rien  dmler avec ces vilains animaux. Timor ne fut visible qu'un instant,  midi, pendant que le second relevait sa position. galement, je ne fis qu'entrevoir cette petite le Rotti, qui fait partie du groupe, et dont les femmes ont une rputation de beaut trs tablie sur les marchs malais.
:Aprs avoir prolong les cueils de Cartier, d'Hibernia, de Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'lment solide contre l'lment liquide, le 14 janvier, nous tions au-del de toutes terres. La vitesse du Nautilus fut singulirement ralentie, et, trs capricieux dans ses allures, tantt il nageait au milieu des eaux, et tantt il flottait  leur surface.
:-- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, aprs quelques instants de silence. C'est un monde  part. Il est aussi tranger  la terre que les plantes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et l'on ne connatra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cependant, puisque le hasard a li nos deux existences, je puis vous communiquer le rsultat de mes observations.
:Pendant plusieurs jours, nos journes se passrent en expriences de toutes sortes, qui portrent sur les degrs de salure des eaux  diffrentes profondeurs, sur leur lectrisation, sur leur coloration, sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine Nemo dploya une ingniosit qui ne fut gale que par sa bonne grce envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et demeurai de nouveau comme isol  son bord.
:En effet, c'tait une agglomration infinie d'infusoires plagiens, de noctiluques miliaires, vritables globules de gele diaphane, pourvus d'un tentacule filiforme, et dont on a compt jusqu' vingt-cinq mille dans trente centimtres cubes d'eau. Et leur lumire tait encore double par ces lueurs particulires aux mduses, aux astries, aux aurlies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents, imprgns du graissin des matires organiques dcomposes par la mer, et peut-tre du mucus secrte par les poissons.
:Ce fut un enchantement que cet blouissant spectacle ! Peut-tre quelque condition atmosphrique augmentait-elle l'intensit de ce phnomne ? Peut-tre quelque orage se dchanait-il  la surface des flots ? Mais,  cette profondeur de quelques mtres, le Nautilus ne ressentait pas sa fureur, et il se balanait paisiblement au milieu des eaux tranquilles.
:J'tais mont sur la plate-forme au moment o le second prenait ses mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la phrase quotidienne ft prononce. Mais, ce jour-l, elle fut remplace par une autre phrase non moins incomprhensible. Presque aussitt, je vis apparatre le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, se dirigrent vers l'horizon.
:Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le point enferm dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa lunette, et changea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci semblait tre en proie  une motion qu'il voulait vainement contenir. Le capitaine Nemo, plus matre de lui, demeurait froid.
:Je descendis  la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis part de la dtermination du capitaine. Je laisse  penser comment cette communication fut reue par le Canadien. D'ailleurs, le temps manqua  toute explication. Quatre hommes de l'quipage attendaient  la porte, et ils nous conduisirent  cette cellule o nous avions pass notre premire nuit  bord du Nautilus.
:Cependant, j'tais plong dans un abme de rflexions, et l'trange apprhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma pense. J'tais incapable d'accoupler deux ides logiques, et je me perdais dans les plus absurdes hypothses, quand je fus tir de ma contention d'esprit par ces paroles de Ned Land :
:Je voulus rsister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme paralyss. Mes paupires, vritables calottes de plomb, tombrent sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d'hallucinations, s'empara de tout mon tre. Puis, les visions disparurent, et me laissrent dans un complet anantissement.
:Le lendemain, je me rveillai la tte singulirement dgage. A ma grande surprise, j'tais dans ma chambre. Mes compagnons. sans doute, avaient t rintgrs dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent aperus plus que moi. Ce qui s'tait pass pendant cette nuit, ils l'ignoraient comme je l'ignorais moi-mme, et pour dvoiler ce mystre, je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.
:La blessure tait horrible. Le crne, fracass par un instrument contondant, montrait la cervelle  nu, et la substance crbrale avait subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'taient forms dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu  la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du malade tait lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La phlegmasie crbrale tait complte et entranait la paralysie du sentiment et du mouvement.
:Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se retirait peu  peu. Sa pleur s'accroissait encore sous l'clat lectrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tte intelligente. sillonne de rides prmatures, que le malheur, la misre peut-tre. avaient creuses depuis longtemps. Je cherchais  surprendre le secret de sa vie dans les dernires paroles chappes  ses lvres !
:Il tait huit heures du matin. A huit heures et demie, nous tions vtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d'clairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagns du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'quipage, nous prenions pied  une profondeur de dix mtres sur le sol ferme o reposait le Nautilus.
:Une lgre pente aboutissait  un fond accident. par quinze brasses de profondeur environ. Ce fond diffrait compltement de celui que j'avais visit pendant ma premire excursion sous les eaux de l'Ocan Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle fort plagienne. Je reconnus immdiatement cette rgion merveilleuse dont, ce jour-l, le capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C'tait le royaume du corail.
:Le corail est un ensemble d'animalcules, runis sur un polypier de nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un gnrateur unique qui les a produits par bourgeonnement, et ils possdent une existence propre, tout en participant  la vie commune. C'est donc une sorte de socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui se minralise tout en s'arborisant, suivant la trs juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait tre plus intressant pour moi que de visiter l'une de ces forts ptrifies que la nature a plantes au fond des mers.
:Les appareils Rumhkorff furent mis en activit, et nous suivmes un banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour cette portion de l'ocan indien. La route tait borde d'inextricables buissons forms par l'enchevtrement d'arbrisseaux que couvraient de petites fleurs toiles  rayons blancs. Seulement,  l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixes aux rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.
:Cependant, le capitaine Nemo s'tait arrt. Mes compagnons et moi nous suspendmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs paules un objet de forme oblongue.
:Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairire, entoure par les hautes arborisations de la fort sous-marine. Nos lampes projetaient sur cet espace une sorte de clart crpusculaire qui allongeait dmesurment les ombres sur le sol. A la limite de la clairire, l'obscurit redevenait profonde, et ne recueillait que de petites tincelles retenues par les vives artes du corail.
:Ned Land et Conseil taient prs de moi. Nous regardions, et il me vint  la pense que j'allais assister a une scne trange. En observant le sol, je vis qu'il tait gonfl, en de certains points, par de lgres extumescences encrotes de dpts calcaires, et disposes avec une rgularit qui trahissait la main de l'homme.
:Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient  et l leur retraite trouble. J'entendais rsonner, sur le sol calcaire, le fer du pic qui tincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'largissait, et bientt il fut assez profond pour recevoir le corps.
