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:Regardez un peu comme tout a nage ! dit-elle. Ils ne savent pas seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux : c'est moi pourtant ! Voil un brin de bois qui passe ; il ne pense  rien au monde qu' lui-mme,  un brin de bois !... Tiens, voil une paille qui voyage ! Comme elle tourne, comme elle s'agite ! Ne va donc pas ainsi sans faire attention ; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau de journal ! Comme il se pavane ! Cependant il y a longtemps qu'on a oubli ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille ; je sais ma valeur et je la garderai toujours.
:-- Nobles ! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils taient cinq frres... et tous taient ns... doigts ! Ils se tenaient orgueilleusement l'un  ct de l'autre, quoique de diffrente longueur. Le plus en dehors, le pouce, court et pais, restait  l'cart ; comme il n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seul endroit ; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une fois perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt gotait des confitures et aussi de la moutarde ; il montrait le soleil et la lune, et c'tait lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulait crire. Le troisime regardait par-dessus les paules de tous les autres. Le quatrime portait une ceinture d'or, et le petit dernier ne faisait rien du tout : aussi en tait-il extraordinairement fier. On ne trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la forfanterie : aussi je les ai quitts.
:Mais la feuille provenant de lui n'est pas reste blanche-- c'est prcisment celle sur laquelle a t d'abord retrace sa propre histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutum de se glorifier de choses qui sont tout le contraire de la vrit, ne sont pas de mme jets au sac du chiffonnier, changs en papier et obligs, sous cette forme, de faire l'aveu public et dtaill de leurs hbleries. Mais qu'ils ne se prvalent pas trop de cet avantage ; car, au moment mme o ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs yeux, aussi bien que si c'tait crit : Il n'y a pas un mot de vrai dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prtends tre, ne voyez en moi qu'un chtif faux col dont un peu d'empois et de bavardage composent tout le mrite.
:As-tu jamais vu une trs vieille armoire de bois noircie par le temps et sculpte de fioritures et de feuillages ? Dans un salon, il y en avait une de cette espce, hrite d'une aeule, orne de haut en bas de roses, de tulipes et des plus tranges volutes entremles de ttes de cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l'armoire se dcoupait un homme entier, tout  fait grotesque ; on ne pouvait vraiment pas dire qu'il riait, il grimaait ; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le front et une longue barbe. Les enfants de la maison l'appelaient le sergentmajorgnralcommandantenchefauxpiedsdebouc .
:Effrays, les jeunes gens sautrent rapidement dans le tiroir du bas de l'armoire. Il y avait l quatre jeux de cartes incomplets et un petit thtre de poupes, mont tant bien que mal. On y jouait la comdie, les dames de carreau et de coeur, de trfle et de pique, assises au premier rang, s'ventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout derrire elles et montraient qu'ils avaient une tte en haut et une en bas, comme il sied quand on est une carte  jouer. La comdie racontait l'histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas tre l'un  l'autre. La bergre en pleurait, c'tait un peu sa propre histoire.
:Le conte n'est pas de moi. Je le tiens d'un de mes amis,  qui je donne la parole : Notre bisaeul tait la bont mme ; il aimait  faire plaisir, il contait de jolies histoires ; il avait l'esprit droit, la tte solide.  vrai dire il n'tait que mon grand-pre ; mais lorsque le petit garon de mon frre Frdric vint au monde, il avana au grade de bisaeul, et nous ne l'appelions plus qu'ainsi. Il nous chrissait tous et nous tenait en considration ; mais notre poque, il ne l'estimait gure. Le vieux temps, disait-il, c'tait le bon temps. Tout marchait alors avec une sage lenteur, sans prcipitation ; aujourd'hui c'est une course universelle, une galopade chevele ; c'est le monde renvers.
:Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il dcrivait bien tout ce que l'ancien temps avait de pittoresque et de sduisant : les grands carrosses dors et  glaces o trnaient les princes, les seigneurs, les chtelaines revtues de splendides atours ; les corporations, chacune en costume diffrent, traversant les rues en joyeux cortge, bannires et musiques en tte ; chacun gardant son rang et ne jalousant pas les autres. Et les ftes de Nol, comme elles taient plus animes, plus brillantes qu'aujourd'hui, et le gai carnaval ! Le vieux temps avait aussi ses vilains cts : la loi tait dure, il y avait la potence, la roue ; mais ces horreurs avaient du caractre, provoquaient l'motion. Et quant aux abus, on savait alors les abolir gnreusement : c'est au milieu de ces discussions que j'appris que ce fut la noblesse danoise qui la premire affranchit spontanment les serfs et qu'un prince danois supprima ds le sicle dernier la traite des noirs.
:Il disait cela au bisaeul en face, et ce n'tait pas trop gentil. Cependant il faut dire qu'il n'tait plus un enfant ; c'tait notre an ; il tait sorti de l'Universit aprs les examens les plus brillants. Ensuite notre pre, qui avait une grande maison de commerce, l'avait pris dans ses bureaux et il tait trs content de son zle et de son intelligence. Le bisaeul avait tout l'air d'avoir un faible pour lui ; C'est avec lui surtout qu'il aimait  causer ; mais quand ils en arrivaient  ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque toujours par de vives discussions ; aucun d'eux ne cdait ; et cependant, quoique je ne fusse qu'un gamin, je remarquai bien qu'ils ne pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Que de fois le bisaeul coutait l'oreille tendue, les yeux tout plein de feu, ce que Frdric racontait sur les dcouvertes merveilleuses de notre poque, sur des forces de la nature, jusqu'alors inconnues, employes aux inventions les plus tonnantes !
:Un jour Frdric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite ville des environs.  l'htel de ville se trouvait une grande et antique horloge ; elle s'arrtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer ; mais enfin telle quelle, elle servait  rgler toutes les montres de la ville. Voil qu'on se mit  construire un chemin de fer qui passa par cet endroit ; comme il faut que l'heure des trains soit indique de faon exacte, on plaa  la gare une horloge lectrique qui ne variait jamais ; et depuis lors tout le monde rglait sa montre d'aprs la gare ; l'horloge de la maison de ville pouvait varier  son aise ; personne n'y faisait attention, ou plutt on s'en moquait.
:-- C'est grave tout cela, dit le bisaeul d'un air trs srieux. Cela me fait penser  une bonne vieille horloge, comme on en fabrique  Bornholmy, qui tait chez mes parents ; elle tait enferme dans un meuble en bois de chne et marchait  l'aide de poids. Elle non plus n'allait pas toujours bien exactement ; mais on ne s'en proccupait pas. Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n'apercevions que lui, et l'on ne voyait rien des roues et des poids. C'est de mme que marchaient le gouvernement et la machine de l'tat. On avait pleine confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd'hui c'est devenu une horloge de verre ; le premier venu observe les mouvements des roues et y trouve  redire ; on entend le frottement des engrenages, on se demande si les ressorts ne sont pas uss et ne vont pas se briser. On n'a plus la foi ; c'est l la grande faiblesse du temps prsent.
:-- Ouah ! ouah ! aboya le chien. J'ai t jeune chien, gentil et mignon, comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours dans le chteau, parfois mme sur le giron des matres. On m'embrassait sur le museau, et on m'poussetait les pattes avec un mouchoir brod. On m'appelait Chri. Mais je devins grand, et l'on me donna  la femme de mnage. J'allai demeurer dans le cellier ; tiens ! d'o tu es, tu peux en voir l'intrieur. Dans cette chambre, je devins le matre ; oui, je fus le matre chez la femme de mnage. C'tait moins luxueux que dans les appartements du dessus, mais ce n'en tait que plus agrable. Les enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme l-haut. Puis j'avais un coussin spcial, et je me chauffais  un bon pole, la plus belle invention de notre sicle, tu peux m'en croire. Je me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens ! j'en rve encore.
:Mon pre m'a fait hriter ce que l'on peut hriter de mieux : ma bonne humeur. Qui tait-il, mon pre ? Ceci n'avait sans doute rien  voir avec sa bonne humeur ! Il tait vif et jovial, grassouillet et rondouillard, et son aspect extrieur ainsi que son for intrieur taient en parfait dsaccord avec sa profession. Quelle tait donc sa profession, sa situation ? Vous allez comprendre que si je l'avais crit et imprim tout au dbut, il est fort probable que la plupart des lecteurs auraient repos mon livre aprs l'avoir appris, en disant : C'est horrible, je ne peux pas lire cela ! Et pourtant, mon pre n'tait pas un bourreau ou un valet de bourreau, bien au contraire ! Sa profession le mettait parfois  la tte de la plus haute noblesse de ce monde, et il s'y trouvait d'ailleurs de plein droit et parfaitement  sa place. Il fallait qu'il soit toujours devant-- devant l'vque, devant les princes et les comtes... et il y tait. Mon pre tait cocher de corbillard !
:Je ne suis plus trs jeune. Je n'ai ni femme, ni enfants, ni bibliothque mais, comme je viens de le dire, je suis abonn au Courrier royal et cela me suffit. C'est pour moi le meilleur journal, comme il l'tait aussi pour mon pre. Il est trs utile et salutaire car il y a tout ce qu'on a besoin de savoir : qui prche dans telle glise, qui sermonne dans tel livre, o l'on peut trouver une maison, une domestique, des vtements et des vivres, les choses que l'on met  prix, mais aussi les ttes. Et puis, on y lit beaucoup  propos des bonnes oeuvres et il y a tant de petites posies anodines ! On y parle galement des mariages et de qui accepte ou n'accepte pas de rendez-vous. Tout y est si simple et si naturel ! Le Courrier royal vous garantit une vie heureuse et de belles funrailles !  la fin de votre vie, vous avez tant de papier que vous pouvez vous en faire un lit douillet, si vous n'avez pas envie de dormir sur le plancher.
:La lecture du Courrier royal et les promenades au cimetire enchantent mon me plus que n'importe quoi d'autre et renforcent mieux que toute ma bonne humeur. Tout le monde peut se promener, avec les yeux, dans le Courrier royal, mais venez avec moi au cimetire ! Allons-y maintenant, tant que le soleil brille et que les arbres sont verts. Promenons-nous entre les pierres tombales ! Elles sont toutes comme des livres, avec leur page de couverture pour que l'on puisse lire le titre qui vous apprendra de quoi le livre va vous parler ; et pourtant il ne vous dira rien. Mais moi, j'en sais un peu plus, grce  mon pre mais aussi grce  moi. C'est dans mon Livre des tombes ; je l'ai crit moi-mme pour instruire et pour amuser. Vous y trouverez tous les morts, et d'autres encore....
:Ici repose un homme trs heureux, ou plus prcisment un homme d'origine noble. C'tait d'ailleurs son plus grand atout, sans cela il n'aurait t personne. La nature sage fait si bien les choses que cela fait plaisir  voir. Il portait des chaussures brodes devant et derrire et vivait dans de beaux appartements. Il faisait penser au prcieux cordon de sonnette brod de perles avec lequel on sonnait les domestiques et qui est prolong par une bonne corde bien solide qui, elle, fait tout le travail. Lui aussi avait une bonne corde solide, en la personne de son adjoint qui faisait tout  sa place, et le fait d'ailleurs toujours, pour un autre cordon de sonnette brod, tout neuf. Tout est conu avec tant de sagesse que l'on peut vraiment se rjouir de la vie.
:Et ici repose l'homme qui a vcu soixante-sept ans et qui, pendant tout ce temps, n'a pens qu' une chose : trouver une belle et nouvelle ide. Il ne vivait que pour cela et un jour, en effet, il l'a eue, ou du moins, il l'a cru. Ceci l'a mis dans une telle joie qu'il en est mort. Il est mort de joie d'avoir trouv la bonne ide. Personne ne l'a appris et personne n'en a profit ! Je pense que mme dans sa tombe, son ide ne le laisse pas reposer en paix. Car, imaginez un instant qu'il s'agisse d'une ide qu'il faut exprimer lors du djeuner pour qu'elle soit vraiment efficace, alors que lui, en tant que dfunt, ne peut, selon une opinion gnralement rpandue, apparatre qu' minuit : son ide,  ce moment-l risque de ne pas tre bien venue, ne fera rire personne et lui, il n'aura plus qu' retourner dans sa tombe avec sa belle ide. Oui, c'est une tombe bien triste.
:Le grand Goethe termine son Faust en crivant que cette histoire pouvait avoir une suite. On peut dire la mme chose de notre promenade dans le cimetire. Je viens souvent ici. Lorsque l'un de mes amis ou ennemis fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonn et je le voue  celui ou  celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je l'enterre aussitt. Ils sont l, morts et impuissants, jusqu' ce qu'ils reviennent  la vie, renouvels et meilleurs. J'inscris leur vie, telle que je l'ai vue moi, dans mon Livre des tombes. Chacun devrait faire ainsi et au lieu de se morfondre, enterrer bel et bien celui qui vous met des btons dans les roues. Je recommande de garder sa bonne humeur et de lire le Courrier royal, journal d'ailleurs crit par le peuple lui-mme, mme si, pour certains, quelqu'un d'autre guide la plume.
:-- Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite quelque chose. Aprs que tu as t parti ce matin, je me suis demand ce que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des oeufs au jambon, naturellement. J'avais des oeufs mais il fallait bien aussi de la civette. J'allais donc chez le matre d'cole en face. Je savais qu'il en avait. Mais sa femme est trs riche, sans en avoir l'air. Je lui demandai de me prter un peu de civette. Prter, me dit-elle. Il n'y a rien dans notre jardin, pas mme une pomme pourrie ! Maintenant, c'est moi qui pourrais lui en prter, et tout un sac, mme. Tu penses si j'en suis contente, mon petit pre !
:Rien n'tait en discordance.  Tout  sa place ! tait toujours le mot d'ordre. C'est pourquoi tous les tableaux qui, jadis, avaient eu la place d'honneur dans le vieux manoir taient suspendus maintenant dans un corridor. N'taient-ce pas des crotes,  commencer par deux vieux portraits reprsentant, l'un, un homme en habit rouge, coiff d'une perruque, l'autre, une dame poudre, les cheveux relevs, une rose  la main ? Une grande couronne de feuilles de saule les entourait. Il y avait de grands trous ronds dans la toile ; ils avaient t faits par les jeunes barons qui, tirant  la carabine, prenaient pour cible les deux pauvres vieux, le conseiller de justice et sa femme, les deux anctres de la maison. Le fils du pasteur tait prcepteur au chteau. Il mena un jour les petits barons et leur soeur ane, qui venait d'tre confirme, par le petit sentier qui conduisait au vieux saule.
:Ces braves gens ne voulaient pas se laisser anoblir, dit-elle.  Chacun et chaque chose  sa place tait leur devise. L'argent ne leur semblait pas un titre suffisant pour qu'on les levt au-dessus de leur rang. Ce fut leur fils, mon grand-pre, qui devint baron. Il avait de grandes connaissances et tait trs considr et trs aim du prince et de la princesse qui l'invitaient  toutes leurs ftes. C'tait lui que la famille rvrait le plus, mais je ne sais pourquoi, il y a en moi quelque chose qui m'attire surtout vers les deux anctres. Ils devaient tre si affables, dans leur vieux chteau o la matresse de la maison filait assise au milieu de ses servantes et o le matre lisait la Bible tout haut.
:-- Il est  la mode dit-il, chez nombre de potes, de dnigrer les nobles, en disant que c'est chez les pauvres, et, de plus en plus,  mesure qu'on descend dans la socit, que brille la vraie noblesse. Ce n'est pas mon avis ; c'est chez les plus nobles qu'on trouve les plus nobles traits. Ma mre m'en a cont un, et je pourrais en ajouter plusieurs. Elle faisait visite dans une des premires maisons de la ville o ma grand-mre avait, je crois, t gouvernante de la matresse de la maison. Elle causait dans le salon avec le vieux matre, un homme de la plus haute noblesse. Il aperut dans la cour une vieille femme qui venait, appuye sur des bquilles. Chaque semaine, on lui donnait quelques shillings.
:Mais... je commence  peine  vivre. C'est prodigieux ! Si j'ai beaucoup souffert, me voil maintenant plus heureux que jamais ; Je suis si fort, si doux, si blanc, si long ! C'est une autre condition que la condition de plante, mme avec les fleurs. Personne ne vous soigne, et vous n'avez d'autre eau que celle de la pluie. Maintenant, au contraire, que d'attentions ! Tous les matins les filles me retournent, et tous les soirs on m'administre un bain avec l'arrosoir. La mnagre de M. le cur a mme fait un discours sur moi, et a prouv parfaitement que je suis le plus beau morceau de la paroisse. Je ne saurais tre plus heureux !
:Voil certes plus que je n'y ai rv lorsque je portais mes petites fleurs bleues dans les champs. Comment deviner que je servirais un jour  faire la joie et l'instruction des hommes ? je n'y comprends vraiment rien, et c'est pourtant la vrit. Dieu sait si j'ai jamais rien entrepris : je me suis content de vivre, et voil que de degrs en degrs il m'a lev  la plus grande gloire. Toutes les fois que je songe au refrain menaant : C'est fini ! C'est fini ! Tout prend au contraire un aspect plus beau, plus radieux. Sans doute je vais voyager, je vais parcourir le monde entier pour que tous les hommes puissent me lire ! Autrefois je portais de petites fleurs bleues ; mes fleurs maintenant sont de sublimes penses. Je suis heureux, incomparablement heureux.
:Dans les marronniers les oiseaux gazouillaient. Quiqui ! Quiqui ! Ils taient gais quoique ayant assist  l'enterrement parce qu'ils savaient bien que le mort tait maintenant l-haut dans le ciel, qu'il avait des ailes bien plus belles et plus grandes que les leurs et qu'il tait un bienheureux pour avoir toujours vcu dans le bien-- et les petits oiseaux s'en rjouissaient. Johanns les vit quitter les arbres  tire-d'aile et s'en aller dans le vaste monde, il eut une grande envie de s'envoler avec eux. Mais auparavant il tailla une grande croix de bois pour la placer sur la tombe et quand vers le soir il l'y apporta, la tombe avait t sable et plante de fleurs par des trangers qui avaient voulu marquer ainsi leur attachement  son cher pre qui n'tait plus.
:La premire nuit, il dut se coucher pour dormir dans une meule de foin mais il trouva cela charmant, le roi lui-mme n'aurait pu tre mieux log. Le champ avec le ruisseau et la meule de foin sous le bleu du ciel, n'tait-ce pas l une trs jolie chambre  coucher ? Le gazon vert constell de petites fleurs rouges et blanches en tait le tapis, et comme cuvette il avait toute l'eau frache et cristalline du ruisseau o les roseaux ondulants lui disaient bonjour et bonsoir. La lune tait une grande veilleuse suspendue dans l'air bleu et qui ne mettait pas le feu aux rideaux. Johanns pouvait dormir bien tranquille et c'est ce qu'il fit : il ne s'veilla qu'au lever du soleil, lorsque les petits oiseaux tout autour se mirent  chanter : Bonjour, bonjour, comment, tu n'es pas encore lev !
:Les cloches appelaient  l'glise, c'tait dimanche, les gens allaient entendre le prtre et Johanns y alla avec eux chanter un cantique et entendre la parole de Dieu. Il se crut dans sa propre glise o il avait t baptis et avait chant avec son pre. Au cimetire il y avait tant de tombes, sur certaines poussaient de mauvaises herbes dj hautes, il pensa  celle de son pre qui viendrait  leur ressembler maintenant qu'il n'tait plus l pour la sarcler et la garnir de fleurs. Alors il se baissa, arracha les mauvaises herbes, releva les croix de bois renverses, remit en place les couronnes que le vent avait fait tomber, il pensait que quelqu'un ferait cela pour la tombe de son pre.
:Tout autour de lui, l o la lune brillait  travers les arbres, il voyait de ravissants petits elfes jouer gaiement. Certains d'entre eux n'taient pas plus grands qu'un doigt, leurs longs cheveux blonds relevs par des peignes d'or, ils se balanaient deux par deux sur les grosses gouttes d'eau que portaient les feuilles et l'herbe haute. Ce qu'ils s'amusaient ! ils chantaient et Johanns reconnaissait tous les jolis airs qu'il avait chants enfant. De grandes araignes bigarres, une couronne d'argent sur la tte, tissaient d'un buisson  l'autre des ponts suspendus et des palais qui, sous la fine rose, semblaient faits de cristal scintillant dans le clair de lune. Le jeu dura jusqu'au lever du jour. Alors, les petits elfes se glissrent dans les fleurs en boutons et le vent emporta les ponts et les bateaux qui volrent en l'air comme de grandes toiles d'araignes.
:En bas, dans la grande salle o l'on buvait, il y avait beaucoup de monde, un homme y donnait un spectacle de marionnettes. Il venait d'installer son petit thtre et le public s'tait assis tout autour pour voir la comdie ; au premier rang un gros vieux boucher avait pris place-- la meilleure du reste-- , son norme bouledogue-- oh ! qu'il avait l'air froce-- assis  ct de lui ouvrait de grands yeux comme tous les autres spectateurs. La comdie commena. C'tait une histoire tout  fait bien avec un roi et une reine assis sur un trne de velours. De jolies poupes de bois aux yeux de verre et portant la barbe se tenaient prs des portes qu'elles ouvraient de temps en temps afin d'arer la salle.
:Le pauvre directeur de thtre fut tout effray et dsol pour sa reine, la plus ravissante de ses marionnettes,  laquelle le vilain bouledogue avait coup la tte d'un coup de dents. Mais ensuite, tandis que le public s'coulait, le compagnon de voyage de Johanns dclara qu'il pourrait rparer et, sortant son pot, il la graissa avec l'onguent qui avait guri la pauvre vieille femme  la jambe casse. Aussitt graisse, la poupe fut en bon tat, bien plus, elle pouvait remuer elle-mme ses membres dlicats-- on n'avait nul besoin de tenir sa ficelle-- , elle tait semblable  une personne vivante,  la parole prs. Le propritaire du thtre tait enchant, il n'avait plus besoin de manoeuvrer cette poupe, elle dansait parfaitement toute seule ce dont les autres taient bien incapables.
:La nuit venue, tout le monde tant couch dans l'auberge, quelqu'un se mit  pousser des soupirs si profonds et pendant si longtemps que tout le monde se releva pour voir qui pouvait bien se plaindre ainsi. L'homme qui avait donn la comdie alla vers son petit thtre d'o provenaient les soupirs. Toutes les marionnettes-- le roi, les gardes-- , gisaient l, ple-mle, et c'taient elles qui soupiraient si lamentablement, dardant leurs gros yeux de verre, elles dsiraient si fort tre un peu graisses comme la reine afin de pouvoir remuer toutes seules. La reine mue tomba sur ses petits genoux et levant sa ravissante couronne d'or, supplia :
: cette prire, le pauvre propritaire du thtre et de la troupe de marionnettes ne put retenir ses larmes tant il avait de la peine, il promit au compagnon de route de lui donner toute la recette du lendemain soir s'il voulait seulement graisser quatre ou cinq de ses plus belles poupes. Le compagnon cependant affirma ne rien demander si ce n'est le grand sabre que l'autre portait  son ct et ds qu'il l'eut obtenu, il graissa six poupes, lesquelles se mirent aussitt  danser et cela avec tant de grce que toutes les jeunes filles, les vivantes, qui les regardaient, se mirent  danser aussi. Le cocher dansait avec la cuisinire, le valet avec la femme de chambre, et la pelle  feu avec la pincette, mais ces deux dernires s'croulrent ds le premier saut. Quelle joyeuse nuit !
:Son pre, le roi, en tait profondment afflig, mais il ne pouvait lui dfendre d'tre si mauvaise car il avait dit une fois pour toutes qu'il n'aurait jamais rien  faire avec ses prtendants et qu'elle pouvait,  ce sujet, agir  sa guise. Chaque fois que venait un prince qui briguait la main de la princesse, il ne russissait jamais et il tait pendu ou avait la tte tranche quoiqu'on l'et averti  temps et qu'il et pu renoncer  sa demande. Le vieux roi tait si malheureux de toute cette dsolation qu'il restait, tous les ans, une journe entire  genoux avec tous ses soldats,  prier pour que la princesse devnt bonne, mais elle ne changeait en rien. Les vieilles femmes qui buvaient de l'eau-de-vie la coloraient en noir avant de boire pour marquer ainsi leur deuil... elles ne pouvaient faire davantage.
:Ils montrent dans le grand salon, de petits pages offrirent des confitures et des croquignoles, mais le vieux roi tait si triste qu'il ne pouvait rien manger. Il fut alors dcid que Johanns monterait au chteau le lendemain matin, les juges et tout le conseil y sigeraient et entendraient comment il se tirerait de l'preuve. S'il en triomphait, il lui faudrait revenir deux fois, mais personne encore n'avait donn de rponse  la premire question, c'est pourquoi ils avaient tous perdu la vie. Johanns n'tait nullement inquiet de ce qu'il lui arriverait, il tait au contraire joyeux, ne pensait qu' la belle princesse et demeurait convaincu que le bon Dieu l'aiderait. Comment ? Il n'en avait aucune ide et, de plus, ne voulait pas y penser. Il dansait tout au long de la route en retournant  l'auberge o l'attendait son camarade.
:Au milieu du parquet un trne tait plac, port par quatre squelettes de chevaux dont les harnais taient faits d'araignes rouge feu. Le trne lui-mme tait de verre trs blanc, les coussins pour s'y asseoir de petites souris noires se mordant l'une l'autre la queue et, au-dessus un dais de toiles d'araignes roses s'ornait de jolies petites mouches vertes scintillant comme des pierres prcieuses. Un vieux sorcier, couronne d'or sur sa vilaine tte et sceptre en main, tait assis sur le trne. Il baisa la princesse au front, la fit asseoir auprs de lui sur ce sige prcieux, et la musique commena.
:De grosses sauterelles noires jouaient de la guimbarde et le hibou n'ayant pas de tambour se tapait sur le ventre. Drle de concert ! De tout petits lutins, un feu follet  leur bonnet, dansaient la ronde dans la salle, personne ne pouvait voir le compagnon de route plac derrire le trne qui, lui, voyait et entendait tout. Les courtisans qui entraient maintenant semblaient gens convenables et distingus mais pour celui qui savait regarder, il voyait bien ce qu'ils taient vraiment : des manches  balai surmonts de ttes de choux auxquels la magie avait donn la vie et des vtements richement brods. Cela n'avait du reste aucune importance, ils taient l pour le dcor.
:La soire se passa comme la veille. Une fois Johanns endormi, son ami vola derrire la princesse jusqu' la montagne et la fouetta encore plus fort qu'au premier voyage, car cette fois il avait pris deux verges. Personne ne le vit et il entendit tout. La princesse devait penser  son gant, il raconta donc cela  Johanns comme s'il s'agissait d'un rve. Le lendemain le jeune homme devina juste encore une fois et la joie fut gnrale au chteau. Tous les courtisans faisaient des culbutes comme ils avaient vu faire le roi la veille, mais la princesse restait tendues sur un sofa, refusant de prononcer une parole.
:Alors ils s'envolrent  travers l'orage et le compagnon de route usa ses trois verges sur leur dos. Jamais le sorcier n'tait sorti sous une pareille grle. Devant le chteau, il dit adieu  la princesse et lui murmura tout doucement  l'oreille : Pense  ma tte, mais le compagnon l'avait entendu et  l'instant o la princesse se glissait par la fentre dans sa chambre et que le sorcier s'apprtait  s'en retourner, il le saisit par sa longue barbe noire et trancha de son sabre sa hideuse tte de sorcier au ras des paules, si bien que le sorcier lui-mme n'y vit rien. Il jeta le corps aux poissons dans le lac mais la tte, il la trempa seulement dans l'eau puis la noua dans son grand mouchoir de soie, l'apporta  l'auberge et se coucha.
:-- Je donnerai ma fille  celui qui sautera le plus haut, dit le roi, il serait mesquin de faire sauter ces personnes pour rien. La puce s'avana la premire ; elle se prsentait bien et saluait  la ronde, car elle avait en elle du sang de demoiselle et l'habitude de ne frquenter que des humains, ce qui donne de l'aisance. Ensuite vint la sauterelle, sensiblement plus lourde, mais qui avait tout de mme de l'allure et portait un uniforme vert qu'elle avait de naissance. Elle disait de plus qu'elle tait d'une trs ancienne famille d'gypte et qu'elle tait fort considre ici. On l'avait prise dans les champs et dpose directement dans un chteau de cartes  trois tages, tous les trois btis de cartes  figures, l'envers tourn vers l'intrieur, on y avait dcoup des portes et des fentres, mme dans le corps de la dame de coeur.
:-- Je chante si bien, dit-elle, que seize grillons du pays qui crient depuis l'enfance et qui n'ont mme pas eu de chteaux de cartes, en m'entendant, en ont encore maigri de dpit. Toutes les deux, aussi bien la puce que la sauterelle, se faisaient valoir de leur mieux et pensaient bien pouvoir pouser une princesse. L'oie sauteuse ne dit rien, mais on assurait qu'elle n'en pensait pas moins, et quand le chien de la cour l'eut seulement flaire, il se porta garant qu'elle tait de bonne famille. Le vieux conseiller qui avait reu trois dcorations uniquement pour se taire affirma que l'oie sauteuse avait un don divinatoire, que l'on pouvait voir sur son dos si l'hiver serait doux ou rigoureux, ce que l'on ne peut mme pas voir sur le dos du rdacteur de l'almanach qui prdit l'avenir.
:-- Il faut du corps, il faut du corps.... Elle reprit sa chanson si particulire et si triste o nous avons puis cette histoire, qui n'est peut-tre que mensonge, mme si elle est imprime dans un livre. L'oie sauteuse n'est pas un animal, c'est un jouet. Les enfants danois,  l'poque d'Andersen, s'amusaient  prendre la carcasse d'une oie que l'on avait mange en famille. Ils reliaient les deux cts du sternum par une ficelle double dans laquelle ils insraient un btonnet. Plus ils tournaient le btonnet, plus les deux ficelles se tordaient, et, lorsqu'au bout d'un moment, ils lchaient le btonnet, les ficelles, en se dtordant subitement, faisaient sauter la carcasse plus ou moins haut.
:-- Cela dpend des origines, se disait le concombre. Tout le monde ne peut pas tre un concombre, d'autres cratures doivent galement exister. Les poules, les canards et tous les habitants de la cour voisine sont aussi des tres vivants. J'observe le coq du poulailler lorsqu'il est assis sur la clture. Il est autrement plus important que le coq de girouette qui est, il est vrai, trs haut perch, mais ne sait mme pas piailler et encore moins coqueriquer. Il n'a ni poules ni poussins, ne pense qu' lui et transpire en plus le vert-de-gris. Par contre, notre coq, lui est un coq ! Regardez-le comment il marche, c'est presque de la danse ! Et on l'entend partout. Quel clairon ! Oh, s'il voulait venir ici, s'il voulait me manger tout entier, avec les feuilles et la tige, ce serait une bien belle mort.
:-- Du tout, observa le poteau, qui avait figur comme tmoin lors de la dlibration du jury ; il fallait aussi prendre en considration la persvrance et la bonne volont : c'est ce qu'ont affirm plusieurs personnes respectables, et j'ai bien compris que c'tait quitable. Le colimaon, il est vrai, a mis six mois pour se traner de la porte au fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu' la porte ; mais, pour ses forces c'est dj une extrme rapidit ; aussi dans sa prcipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute l'anne, il n'a pens qu' la course et, songez donc, il avait le poids de sa maison sur son dos. Tout cela mritait rcompense et voil pourquoi on lui a donn le second prix.
:Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez, admirez mon systme. Cette fois, comme nous tions le 12 du mois, j'ai suivi les lettres de l'alphabet depuis l'a , et j'ai compt jusqu' douze ; j'tais arriv   l : C'tait donc au livre que revenait le premier prix. Quant au second, j'ai recommenc mon petit mange ; et, comme il tait trois heures au moment du vote, je me suis arrt au  c  et j'ai donn mon suffrage au colimaon. La prochaine fois, si on maintient les dates fixes, ce sera l' f  qui remportera le premier prix et le  d  le second. En toutes choses, il faut de la rgularit et un point de dpart fixe.
:-- Pst ! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des livres, moi qui vous parle, j'en ai rattrap pas mal  la course. Je me place souvent sur la locomotive des trains ; on y est  son aise pour juger de sa propre vlocit. Nagure, un jeune levraut des plus ingambes, galopait en avant du train ; j'arrive et il est bien forc de se jeter de ct et de me cder la place. Mais il ne se gare pas assez vite et la roue de la locomotive lui enlve l'oreille droite. Voil ce que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez bien comme je le battrais facilement ; mais je n'ai pas besoin de prix, moi.
:-- Il me semble cependant, pensa l'glantine, il me semble que c'est le rayon de soleil qui aurait mrit de recevoir le premier prix d'honneur et aussi le second. En un clin d'oeil, il fait l'immense trajet du soleil  la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui anime toute la nature. C'est  lui que moi, et les roses, mes soeurs, nous devons notre clat et notre parfum. La haute et savante commission du jury ne parat pas s'en tre doute. Si j'tais rayon de soleil, je leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout  fait fous. Mais je n'irai pas critiquer tout haut leur arrt. Du reste, le rayon de soleil aura sa revanche ; il vivra plus longtemps qu'eux tous.
:-- Le vainqueur, rpondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer librement dans un champ de choux et de s'y rgaler  bouche que veux-tu. C'est moi qui ai propos ce prix. J'avais bien devin que ce serait le livre qui l'emporterait, et alors j'ai pens tout de suite qu'il fallait une rcompense qui lui ft de quelque utilit. Quant au colimaon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette belle haie et de se gorger d'aubpine, fleurs et feuilles. De plus, il est dornavant membre du jury ; c'est important pour nous d'avoir dans la commission quelqu'un qui, par exprience connaisse les difficults du concours. Et,  en juger d'aprs notre sagesse, certainement l'histoire parlera de nous.
:La mre crapaude avait fait un vrai voyage, et elle s'tait trouve justement dans le seau au moment o quelqu'un le remontait, mais la subite lumire du jour l'blouit ; elle tomba du seau, droit dans l'eau, avec un plouf si terrifiant qu'elle dut rester trois jours couche, les reins presque briss. C'est ainsi qu'elle tait arrive l. Elle ne pouvait raconter grand-chose sur le monde extrieur, mais elle savait -- et elle le fit savoir  tous-- que le puits n'tait pas le monde entier. Mre crapaude aurait pu raconter davantage, mais si les grenouilles la questionnaient, elle ne rpondait jamais, alors elles ne questionnaient plus.
:C'est peut-tre un seau que l'on descend et o je dois sauter pour arriver ensuite plus haut, ou, peut-tre, le soleil est-il un immense seau, combien grand et lumineux ! Nous pourrions tous y trouver place, il me faut en attendre l'occasion. Comme ma tte me semble claire et brillante, je ne crois pas qu'un bijou puisse briller davantage. La pierre prcieuse, je ne l'ai srement pas, mais je ne pleure pas pour cela, non, allons plus haut, toujours plus prs de cette lumire tincelante o tout est joie ! J'en ai un grand dsir et en mme temps de l'effroi. C'est un immense pas que je me prpare  faire, mais il est ncessaire. En avant, droit vers la route !
:-- Les hommes sont les animaux les plus infatus d'eux-mmes. coutez leurs jacassements prcipits, et ils ne savent mme pas les articuler convenablement. Ils sont si fiers de leur don de parole, de leur langage. Et quel trange langage,  quelques jours de vol d'une cigogne ils ne se comprennent plus les uns les autres. Nous, au contraire, nous pouvons nous faire comprendre partout, mme en gypte. Et ils ne savent mme pas voler. Pour voyager un peu vite, ils ont invent ce qu'ils appellent le chemin de fer et souvent ils y sont blesss. J'ai des frissons le long du corps et mon bec commence  trembler quand j'y pense. Le monde pourrait trs bien durer sans les hommes. Ils ne nous manqueraient certes pas, aussi longtemps que nous aurons des vers de terre et des grenouilles.
:Bien loin d'ici, l o s'envolent les hirondelles quand nous sommes en hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze fils, quoique princes, allaient  l'cole avec dcorations sur la poitrine et sabre au ct ; ils crivaient sur des tableaux en or avec des crayons de diamant et apprenaient tout trs facilement, soit par coeur soit par leur raison ; on voyait tout de suite que c'taient des princes. Leur soeur Elisa tait assise sur un petit tabouret de cristal et avait un livre d'images qui avait cot la moiti du royaume. Ah ! ces enfants taient trs heureux, mais a ne devait pas durer toujours.
:Ce fut le matin, de trs bonne heure qu'ils passrent au-dessus de l'endroit o leur soeur Elisa dormait dans la maison du paysan ; ils planrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous cts, battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il leur fallut poursuivre trs haut, prs des nuages, loin dans le vaste monde. Ils atteignirent enfin une sombre fort descendant jusqu' la grve. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan  jouer avec une feuille verte-- elle n'avait pas d'autre jouet-- , elle s'amusait  piquer un trou dans la feuille et  regarder le soleil au travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frres.
:Elle lcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitt une teinte verdtre, appela Elisa, la dvtit et la fit descendre dans l'eau.  l'instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son front, le troisime sur sa poitrine, sans qu'Elisa et l'air seulement de s'en apercevoir. Ds que la jeune fille fut sortie du bain, trois coquelicots flottrent  la surface ; si les btes n'avaient pas t venimeuses, elles se seraient changes en roses pourpres, mais fleurs elles devaient tout de mme devenir d'avoir repos sur la tte et le coeur d'Elisa, trop innocente pour que la magie pt avoir quelque pouvoir sur elle.
:Elle pensait toujours  ses frres, elle pensait  Dieu, si bon, qui ne l'abandonnerait srement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits ; elle en fit son repas, plaa un tuteur pour soutenir les branches et s'enfona au plus sombre de la fort. Le silence tait si total qu'elle entendait ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses pieds. Nul oiseau n'tait visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer les ramures paisses, et les grands troncs montaient si serrs les uns prs des autres, qu'en regardant droit devant elle, elle et pu croire qu'une grille de poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu pareille solitude !
:Nous n'habitons pas ici, de l'autre ct de l'ocan existe un aussi beau pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser la mer et il n'y a pas d'le sur le parcours o nous puissions passer la nuit, un rocher seulement merge de l'eau, si petit qu'il nous faut nous serrer l'un contre l'autre pour nous y reposer et quand la mer est forte, l'eau rejaillit mme par-dessus nous, mais nous remercions cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme humaine, s'il n'tait pas l nous ne pourrions pas revoir notre chre patrie car il nous faut deux jours-- et les deux plus longs de l'anne -- pour faire ce voyage.
:Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos aeux. Nous pouvons y rester onze jours ! onze jours pour survoler notre grande fort et apercevoir de loin notre chteau natal o vit notre pre, la haute tour de l'glise o repose notre mre. Les arbres, les buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chre patrie, ici enfin nous t'avons retrouve, toi notre petite soeur chrie. Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous envoler par-dessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas notre pays. Et comment t'emmnerons-nous ? Nous qui n'avons ni barque, ni bateau ?
:Le soleil tait maintenant tout prs de toucher la mer, le coeur d'Elisa frmit, les cygnes piqurent une descente si rapide qu'elle crut tomber, mais trs vite ils planrent de nouveau. Maintenant le soleil tait  moiti sous l'eau, alors seulement elle aperut le petit rcif au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un phoque qui sortirait la tte de l'eau. Le soleil s'enfonait si vite, il n'tait plus qu'une toile -- alors elle toucha du pied le sol ferme-- et le soleil s'teignit comme la dernire tincelle d'un papier qui brle. Coude contre coude, ses frres se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que pour eux et pour elle. La mer battait le rcif, jaillissait et retombait sur eux en cascades, le ciel brlait d'clairs toujours recommencs et le tonnerre roulait ses coups rpts.
:Vois cette ortie que je tiens  la main, il en pousse beaucoup de cette sorte autour de la grotte o tu habites, mais celle-ci seulement et celles qui poussent sur les tombes du cimetire sont utilisables -- cueille-les malgr les cloques qui brleront ta peau, pitine-les pour en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu' l'instant o tu commenceras ce travail, et jusqu' ce qu'il soit termin, mme s'il faut des annes, tu ne dois prononcer aucune parole, le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le coeur de tes frres, de ta langue dpend leur vie. N'oublie pas !
:Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les plus rares. Les filles les plus ravissantes dansrent pour elle. On la conduisit  travers des jardins embaums dans des salons superbes, mais pas le moindre sourire ne lui venait aux lvres ni aux yeux, la douleur seule semblait y rgner pour l'ternit. Le roi ouvrit alors la porte d'une petite pice attenante  celle o elle devait dormir, qui tait orne de riches tapisseries vertes rappelant tout  fait la grotte o elle avait habit. La botte de lin qu'elle avait file avec les orties tait l sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles dj termine,-- un des chasseurs avait emport tout ceci comme curiosit.
:Oh ! qu'est-ce que la souffrance  mes doigts  ct du tourment de mon coeur, pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas ! Le coeur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle sortit dans la nuit claire par la lune, descendit au jardin, suivit les longues alles et les rues dsertes jusqu'au cimetire. L elle vit sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses sorcires. Elisa tait oblige de passer  ct d'elles et elles la fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille rcita sa prire, cueillit des orties brlantes et rentra au chteau.
:Et l'phmre reprit sa danse folle et s'lana dans les airs, s'amusant de l'clat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau satin ; il respirait  pleins poumons l'air embaum par les senteurs de l'glantier, des chvrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l'odeur du foin coup ; et l'insecte se sentait comme enivr,  force de respirer ces parfum. La journe continua  tre splendide ; l'phmre se reposa encore plusieurs fois pour recommencer  tournoyer en ronde avec ses compagnons. Le soleil commena  baisser et l'insecte se sentit un peu fatigu de toute cette gaiet ; ses ailes faiblissaient, et tout lentement il glissa le long du chne jusque sur le doux gazon. Il vint  choir sur la feuille d'une pquerette, et souleva encore une fois sa petite tte pour embrasser d'un regard la campagne riante et la mer bleue. Puis ses yeux se fermrent ; un doux sommeil s'empara de lui : c'tait la mort.
:Le lendemain, le chne vit renatre d'autres phmres ; il s'entretint avec eux aussi et il les vit de mme danser, foltrer joyeusement et s'endormir paisiblement en pleine flicit. Ce spectacle se rpta souvent ; mais l'arbre ne le comprenait pas bien ; il avait cependant le temps de rflchir : car si, chez nous autres hommes, nos penses sont interrompues tous les jours par le sommeil, le chne, lui, ne dort qu'en hiver ; pendant les autres saisons, il veille sans cesse. Le temps approchait o il allait se reposer ; l'automne tait  sa fin. Dj les taupes commenaient leur sabbat. Les autres arbres taient dj dpouills, et le chne aussi perdait tous les jours de ses feuilles.
:Voil qu'un brillant cortge s'avance : c'taient les personnages que le vieux chne avait vus tour  tour passer devant lui pendant la longue suite d'annes qu'il avait vcues. En tte marchait une cavalcade, des pages, des chevaliers aux armures tincelantes, qui revenaient de la croisade, des chtelains vtus de brocart sur des palefrois caparaonns, et tenant sur la main des faucons encapuchonns ; le cor de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une troupe de retres et de lansquenets, aux vtements bouffants et bariols, arms de hallebardes et d'arquebuses ; ils dressrent leur tente sous le vieux chne, allumrent le feu et, au milieu d'une orgie, ils entonnrent des chants de guerre et des refrains bachiques.
:Il lui sembla apercevoir tout  coup un grand mouvement ; les cimes de la fort se soulevaient, les arbres se mirent  pousser,  grandir jusqu' percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s'lever plus vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les plus vite arrivs, ce furent les bouleaux ; leurs troncs droits et blancs traversaient les airs comme des flches, presque comme des clairs. Et l'on vit arriver les joncs, les gents, les fougres, et aussi les oiseaux qui, merveills du voyage, chantaient  tue-tte leurs plus beaux airs de fte. Les sauterelles juches sur les brins d'herbes jouaient leur petite musique, accompagnes par les grillons, le susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce joyeux concert faisait une dlicieuse harmonie.
:Le petit garon tourna les yeux vers la thire. Le couvercle se soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraches et si blanches ; de longues feuilles vertes sortaient mme par le bec, cela devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientt qui envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel parfum ! et au milieu de l'arbre une charmante vieille dame tait assise. Elle portait une drle de robe toute verte parseme de grandes fleurs blanches ; on ne voyait pas tout de suite si cette robe tait faite d'une toffe ou de verdure et de fleurs vivantes.
:-- Ce que j'ai pleur  cause de toi ! dit-elle, je croyais que tu tais mort et noy, tomb tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle tournait tant et plus, mais toi tu n'arrivais pas. Je me souviens si bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait passer devant la maison o je servais ; je descendis avec la poubelle et restai  la porte. Quel temps ! Et comme j'attendais l, le facteur passa et me remit une lettre, une lettre de toi ! Ce qu'elle avait voyag ! Je me jetai dessus et commenai  lire, je riais, je pleurais, j'tais si heureuse ! Tu crivais que tu tais dans les pays chauds o poussent les grains de caf. Quel pays bni ce doit tre ! Tu en racontais des choses, et je lisais tout a debout, ma poubelle prs de moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d'un coup, derrire moi, quelqu'un me prit par la taille....
:Les annes passrent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les aeux de Nyboder, et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d'or. La petite fe aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, tait assise dans l'arbre et les saluait de la tte, en disant : C'est le jour de vos noces d'or ! Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux baisers, alors elles brillrent d'abord comme de l'argent, puis comme de l'or, et, lorsqu'elle les posa sur la tte des vieilles gens, chaque fleur devint une couronne. Tous deux taient assis l, comme roi et reine, sous l'arbre odorant qui avait bien l'air d'un sureau, et le mari raconta  sa vieille l'histoire de la fe du Sureau comme on la lui avait conte quand il tait un petit garon et tous les deux trouvrent qu'elle ressemblait  leur propre histoire, les passages les plus semblables taient ceux qui leur plaisaient le plus.
:La tte des fleurs pendait parce qu'elles taient fatigues d'avoir dans toute la nuit, elles taient certainement malades. Elle les apporta prs de ses autres jouets tals sur une jolie table, dont le tiroir tait plein de trsors. Dans le petit lit tait couche sa poupe Sophie qui dormait, mais Ida lui dit : Il faut absolument te lever, Sophie, et te contenter du tiroir pour cette nuit ; ces pauvres fleurs sont malades, et si elles couchent dans ton lit, peut-tre qu'elles guriront ! Elle fit lever la poupe qui avait un air revche et ne dit pas un mot, elle tait fche de prter son lit.
:Au mme instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule de jolies fleurs entrrent en dansant. Ida ne comprenait pas d'o elles pouvaient venir, c'taient srement toutes les fleurs du chteau du roi. En tte s'avanaient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or : c'taient un roi et une reine. Puis venaient les plus ravissantes girofles et des oeillets qui saluaient de tous cts. Ils taient accompagns de musique : des coquelicots et des pivoines soufflaient dans des cosses de pois  en tre cramoisies. Les campanules bleues et les petites nivoles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des clochettes. Venaient ensuite quantit d'autres fleurs, elles dansaient toutes ensemble, les violettes bleues et les pquerettes rouges, les marguerites et les muguets. Et toutes s'embrassaient, c'tait ravissant  voir.
:Dans une rue troite et tortueuse, toute btie de maisons de pitre apparence, il y en avait une particulirement misrable, bien qu'elle ft la plus haute ; elle tait tellement vieille, qu'elle semblait tre sur le point de s'crouler de toutes parts. Il n'y habitait que de pauvres gens ; mais la chambre o l'indigence tait le plus visible, c'tait une mansarde  une seule petite fentre, devant laquelle pendait une vieille et mauvaise cage, qui n'avait mme pas un vrai godet ; en place se trouvait un goulot de bouteille renvers, et ferm par un bouchon, pour retenir l'eau que venait boire un gentil canari. Sans avoir l'air de s'occuper de sa misrable installation, le petit oiseau sautait gaiement de bton en bton et fredonnait les airs les plus joyeux.
:Moi je n'ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du reste. Autrefois, quand j'tais une bouteille entire, il m'arrivait de chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis les gens chantaient en mon honneur, ils me ftaient. Dieu sait combien on me dit d'agrables choses, lorsque je fus de la partie de campagne o la fille du fourreur fut fiance ! Il me semble que ce n'est que d'hier. Et cependant que d'aventures j'ai prouves depuis lors ! Quelle vie accidente que la mienne ! J'ai t dans le feu, dans l'eau, dans la terre, et plus dans les airs que la plupart des cratures de ce monde. Voyons, que je rcapitule une fois pour toutes les circonstances de ma curieuse histoire.
:On l'aligna dans les rangs de tout un rgiment d'autres bouteilles, ses soeurs, tires toutes du mme four ; elles taient de grandeur et de forme les plus diverses, les unes bouteilles  champagne, les autres simples bouteilles de bire. Elles taient spares les unes des autres selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort bien se faire qu'une bouteille fabrique pour recevoir de la vulgaire piquette soit remplie du plus prcieux Lacrima-Christi, tandis qu'une bouteille  champagne en arrive  ne contenir que du cirage. Mais cela n'empche pas qu'on reconnaisse toujours sa noble origine.
:La caisse o elle se trouvait fut descendue dans la cave d'un marchand de vin ; on la dballa, et pour la premire fois elle fut rince. Ce fut pour elle une sensation singulire. On la rangea de ct, vide et sans bouchon ; elle n'tait pas  son aise ; il lui manquait quelque chose, elle ne savait pas quoi. Enfin elle fut remplie d'excellent vin, d'un cru clbre ; elle reut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une tiquette avec ces mots : Premire qualit. Elle tait aussi fire qu'un collgien qui a remport le prix d'honneur : le vin tait bon et la bouteille aussi tait d'un verre solide et sans soufflure.
:Mais ce n'tait pas le point essentiel ; il fallait arriver  destination, et c'est ce qui eut lieu. On la dballa. Dieu ! quelles peines ils se sont donnes, entendit-elle dire autour d'elle, pour emmitoufler cette bouteille ! Et pourtant elle sera certainement casse ! Pas du tout, elle tait encore entire. Et puis elle comprenait chaque mot qui se disait : c'tait de nouveau la langue qu'on avait parle devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur le premier navire, la seule bonne vieille langue qu'elle connt. Elle tait donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des mains de celui qui la tenait ; dans son moi elle s'aperut  peine qu'on lui enlevait son bouchon et qu'on la vidait. Tout  coup lorsqu'elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d'une cave. On l'y oublia pendant des annes.
:Le parc avait t ouvert  tout le monde ; les curieux s'y pressaient pour admirer les splendeurs de la fte. Parmi eux marchait toute seule une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancs ; cela la fit souvenir d'autres fianailles ; elle se rappela la mme scne du bois  laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figur ; c'tait la fille du fourreur. Cette heure-l avait t la plus heureuse de sa vie. C'est un de ces moments qu'on n'oublie jamais. Elle passa  ct de la bouteille sans la reconnatre, bien qu'elle n'et pas chang ; la bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce qu'il ne restait plus rien de sa beaut si renomme jadis. Il en est souvent ainsi dans la vie ; on passe  ct l'un de l'autre sans le savoir : et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.
:Le jour arriva, une grande foule se runit pour voir le spectacle, encore trs nouveau alors ; il y avait de la musique militaire ; les autorits taient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les interstices d'un panier o elle se trouvait  ct d'un lapin vivant qui tait tout ahuri, sachant qu'on allait tout  l'heure, comme dj une premire fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l'amusement des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se dmener avec violence jusqu' ce que les cbles qui le retenaient fussent coups. Alors, d'un bond furieux il s'lana dans les airs, emportant l'aronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare retentit, et la foule cria : hourrah !
:Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la vieille fille entre autres ; elle tait  la fentre de sa mansarde, o pendait la cage d'un petit serin qui n'avait pas alors encore de godet et devait se contenter d'une soucoupe brche. En se penchant en avant pour regarder le ballon, elle posa un peu de ct, pour ne pas le renverser, un pot de myrte qui faisait l'unique ornement de sa fentre et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l'aronaute qui plaa le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se mit  se verser des rasades pour les boire  la sant des spectateurs et enfin lana la bouteille en l'air, sans rflchir qu'elle pourrait bien tomber sur la tte du plus honnte homme.
:-- Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu dpenses un cu pour la couronne de mariage de ta fille. C'est moi qui t'en donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien fleuri. Il provient d'une bouture de celui que tu m'as donn le lendemain de mes fianailles et qui devait un an aprs me fournir une couronne pour mon mariage. Mais ce jour n'est jamais arriv ! Les yeux qui devaient tre mon phare dans la vie se sont ferms sans que je les aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille et, lorsqu'il se desscha, je pris la dernire branche verte et la mis dans la terre ; elle prospra et poussa  merveille. Enfin ton myrte aura servi  couronner une fiance, ce sera ta fille.
:Le march conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la nuit, de peur que le paysan ne vnt  changer d'avis ; il livra sa marchandise, son sac avec la peau, et reut tout un boisseau de beaux cus trbuchants ; pour qu'il pt emporter la caisse, le paysan lui donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et le coffre contenant le sacristain ; aprs une cordiale poigne de main change avec le paysan, il s'en alla, reprenant le chemin de sa maison. Il traversa de nouveau la grande fort et arriva sur les bords d'un fleuve large et profond, dont le courant tait si rapide que les plus forts nageurs avaient bien de la peine  le remonter. On y avait construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s'y engagea, poussant sa charrette ; au milieu il s'arrta et dit tout haut, pour que le sacristain pt l'entendre :
:Et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbatur, s'lana dehors, et saisissant le coffre il le jeta  la rivire, et poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa maison et lui remit un boisseau rempli d'argent ; Claus le chargea sur sa charrette  ct de l'autre, puis il rentra chez lui. Je n'aurais jamais rv que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il lorsqu'il eut mis en un tas par terre toutes les belles pices qu'il avait gagnes. Comme grand Claus sera vex quand il saura qu'au lieu de me faire du tort, c'est  lui que je dois d'tre devenu riche ! Cependant je ne veux pas lui conter l'affaire directement ; prenons un biais pour la lui apprendre.
:Toutes les gens de sa suite regardrent de mme, les uns aprs les autres, mais sans rien voir, et ils rptaient comme le grand-duc : C'est magnifique ! Ils lui conseillrent mme de revtir cette nouvelle toffe  la premire grande procession. C'est magnifique ! c'est charmant ! c'est admirable ! exclamaient toutes les bouches, et la satisfaction tait gnrale. Les deux imposteurs furent dcors, et reurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui prcda le jour de la procession, ils veillrent et travaillrent  la clart de seize bougies. La peine qu'ils se donnaient tait visible  tout le monde. Enfin, ils firent semblant d'ter l'toffe du mtier, couprent dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, aprs quoi ils dclarrent que le vtement tait achev. Le grand-duc, suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent :
:Il y avait dans la campagne un vieux manoir et, dans ce manoir, un vieux seigneur qui avait deux fils si pleins d'esprit qu'avec la moiti ils en auraient dj eu assez. Ils voulaient demander la main de la fille du roi mais ils n'osaient pas car elle avait fait savoir qu'elle pouserait celui qui saurait le mieux plaider sa cause. Les deux garons se prparrent pendant huit jours-- ils n'avaient pas plus de temps devant eux-- , mais c'tait suffisant car ils avaient des connaissances pralables fort utiles. L'un savait par coeur tout le lexique latin et trois annes compltes du journal du pays, et cela en commenant par le commencement ou en commenant par la fin ; l'autre avait tudi les statuts de toutes les corporations et appris tout ce que devait connatre un matre jur, il pensait pouvoir discuter de l'tat et, de plus, il s'entendait  broder les harnais car il tait fin et adroit de ses mains.
:-- Le chteau est sans doute croul, dit le pre, ou bien la fort a pouss par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il n'y a rien d'urgent  le savoir. Mais tu es toujours si agite et le petit commence  l'tre aussi-- ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le long de cette tige ?-- Ne le gronde pas, dit la mre, il grimpe si prudemment ; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me proccupe : comment lui trouver une femme ? Crois-tu que, au loin dans la fort, on trouverait encore une jeune fille de notre race ?
:Vers le soir, quand les enfants sont assis sagement  table ou sur leur petit tabouret, Ole Ferme-l'oeil arrive, il monte sans bruit l'escalier -- il marche sur ses bas-- il ouvre doucement la porte et pfutt ! il jette du lait doux dans les yeux des enfants, un peu seulement, mais assez cependant pour qu'ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts ni par consquent le voir ; il se glisse juste derrire eux et leur souffle dans la nuque, alors leur tte devient lourde, lourde-- mais a ne fait aucun mal, car Ole Ferme-l'oeil ne veut que du bien aux enfants-- il veut seulement qu'ils se tiennent tranquilles, et ils le sont surtout quand on les a mis au lit.
:-- coute un peu, dit Ole Ferme-l'oeil le soir lorsqu'il eut mis Hjalmar au lit, maintenant je vais dcorer ta chambre. Et voil que toutes les fleurs en pots devinrent de grands arbres tendant leurs branches jusqu'au plafond et le long des murs, de sorte que la pice avait l'air d'une jolie tonnelle. Toutes les branches taient couvertes de fleurs chacune plus belle qu'une rose embaumant dlicieusement, et s'il vous prenait envie de la manger, elle tait plus sucre que de la confiture. Les fruits brillaient comme de l'or et il y avait aussi des petits pains mollets, bourrs de raisins, c'tait merveilleux. Mais tout  coup, des gmissements lamentables se firent entendre dans le tiroir de la table o Hjalmar rangeait ses livres de classe.
:Il alla vers la table, ouvrit le tiroir. C'tait l'ardoise qui se trouvait mal parce qu'un chiffre faux s'tait introduit dans le calcul, le crayon d'ardoise sautait et s'agitait au bout de sa ficelle comme s'il tait un petit chien, il aurait voulu corriger le calcul mais il n'y arrivait pas. Et puis il y avait le cahier d'criture de Hjalmar, il se lamentait en dedans que a faisait mal de l'entendre ! Sur chaque page il y avait des lettres majuscules modles, chacune avec une petite lettre  ct d'elle formant une range modle du haut en bas, et  ct de celles-l, il y en avait qui croyaient tre semblables aux modles, c'taient celles que Hjalmar avait crites, celles-l allaient tout de travers comme si elles avaient trbuch sur le trait de crayon o elles auraient d se poser.
:Ah ! ce fut une belle promenade en bateau ! Par moments, les bois taient pais et sombres, puis ils devenaient des jardins ensoleills et fleuris, avec de grands chteaux de cristal et de marbre. Sur les balcons se tenaient des princesses qui taient toutes des petites filles connues de Hjalmar avec lesquelles il avait dj jou. Elles tendaient la main et tendaient chacune le petit cochon de sucre le plus exquis qu'aucun confiseur n'et jamais vendu. Hjalmar au passage saisissait par un bout le petit cochon, la petite fille tenait ferme de l'autre, en sorte que chacun en avait un morceau, elle le plus petit, Hjalmar de beaucoup le plus gros.
:Le temps devint aussitt radieux. Ils navigurent de par les rues, croisrent devant l'glise et bientt ils furent en pleine mer. On alla si loin qu'on ne voyait plus aucune terre, mais seulement une troupe de cigognes qui venaient aussi du Danemark et allaient vers les pays chauds. Elles se suivaient l'une derrire l'autre et avaient dj vol si longtemps, si longtemps ! L'une d'elles tait trs fatigue, ses ailes ne pouvaient plus la porter, elle tait la dernire de la file. Bientt elle fut loin derrire les autres, elle volait de plus en plus bas, donna encore quelques faibles coups d'ailes, mais en vain, elle toucha de ses pieds le cordage du bateau, glissa le long de la voile et poum ! la voil sur le pont.
:-- C'est inou combien de gens d'un certain ge voudraient m'avoir auprs d'eux, dit Ole Ferme-l'oeil, surtout ceux qui ont quelque chose  se reprocher. Mon bon petit Ole, me disent-ils, nous ne pouvons nous endormir et toute la nuit nous sommes l  voir dfiler nos mauvaises actions qui comme d'affreux petits dmons s'asseyent sur notre lit et nous aspergent d'eau bouillante. Ne voudrais-tu pas venir les chasser que nous puissions dormir d'un bon somme ? Ils soupirent et ajoutent tout bas : Nous te paierons bien. Bonsoir Ole, l'argent est sur le bord de la fentre. Mais je ne fais pas a pour de l'argent, terminait Ole Ferme-l'oeil.
